En apparence, Serious Man se présente comme un double négatif de Burn after reading : une farce burlesque où les personnages sont plus importants que l’intrigue, avec des inconnus à la place des stars. En fait, s’il fallait rapprocher Serious Man d’un autre film des frères Coen, ce serait plutôt The Barber : l’homme qui n’était pas là (2001) ou Barton Fink (1991). Il suffit de voir le prologue en yiddish pour comprendre que rien ne va se dérouler comme convenu. Au bout de cinq minutes, les frères Coen racontent une autre histoire, en banlieue, dans les années 60. Celle d’un prof de physique (Michael Stuhlbarg, acteur de théâtre repéré à Broadway) qui comprend malgré lui que la logique ne régit pas le monde ni les relations humaines. Chaque rabbin qu’il rencontre est incapable d’offrir de réponses à ses angoisses (le premier assure que sa seule ligne de fuite est aussi exaltante que de regarder un parking). Comme deux sadiques, les frères Coen testent sa vertu, sa capacité à endurer les vicissitudes et chaque nouvelle positive dans son existence possède une part négative.
Involontairement ou non, les autres personnages connaissent les mêmes expériences métaphysiques (Dieu dans les chiffres, Bar Mitzvah sous marijuana, probabilités de l’univers) et découvrent que la religion oblige les gens à assumer des choix au lieu de les libérer. La vraie tragédie au fond, c’est que le rêve américain n’existe pas. Le rapport à la religion est plus franc voire ésotérique, sans doute parce que les frères Coen se sont inspirés de leur père pendant l’écriture. L’exercice est acrobatique mais s’il fonctionne à double-tranchant. En brassant beaucoup, il menace de s’essouffler même si les aspects techniques de l’exécution restent de haut niveau (photo, musique, son, décors). La tendance coutumière chez eux au nihilisme cache la peinture tragique d’une humanité mourante (la tristesse du frère asocial au bord d’une piscine, évoquant celui de Crumb dans le documentaire de Terry Zwigoff). A l’arrivée, il émane le même désespoir qu’à la fin de No Country for old men. L’image finale, sublime, annonce le chaos.

