La série Dahmer – Monstre: The Jeffrey Dahmer Story, qui raconte l’histoire de Jeffrey Dahmer, alias le «cannibale de Milwaukee», soulève le cœur de bon nombre de spectateurs depuis sa diffusion sur Netflix. Du Ryan Murphy sans un gramme d’humour noir, sec et boucher.
Dans la seconde saison de son American Crime Story, The Assassination of Gianni Versace, Ryan Murphy prouvait qu’il était capable de mettre ses grosses excentricités au placard pour dessiner le parcours en ligne droite d’un tueur bling-bling, rongé par le besoin irrépressible de se faire voir. L’annonce d’un projet similaire consacré à Jeffrey Dahmer tombait alors sous le sens: blondinet lugubre, le serial-killer avait défrayé la chronique au début des années 90 en se faisant choper hélas tardivement, laissant derrière lui un charnier-souvenir d’amants découpés et liquéfiés, pour la majorité des hommes noirs rencontrés dans des quartiers défavorisés. À l’inverse d’une affaire plus «sobre» que celle de Andrew Cucanan, le cas Dahmer est une telle folie macabre qu’il était difficile d’éviter la shock-value. Certains avaint déjà essayé d’en parler par le passé, comme l’adaptation fauchée de 1993, La vie secrète de Jeffrey Dahmer, ou le Dahmer malingre de 2002, où un Jeremy Renner débutant minaudait dans des décors aseptisés entre deux scènes de nécrophilies sexy. Mauvais chemin.
Déjà plus intéressant, My Friend Dahmer (Marc Meyers, 2017) se focalisait sur les prémices de l’affaire en mettant en scène ses années lycées – moins risqué, certes. Ryan Murphy a saisi quant à lui l’incroyable richesse derrière ce parcours déglingué ayant mené un gamin délaissé et taiseux à devenir un cannibale, savourant ses amants pressés pour qu’ils ne repartent jamais de son appartement. Daddie-issues, peur panique de l’abandon, homophobie intériorisée: les échos avec Andrew Cunanan, le petit gigolo déchu ayant assassiné Versace, résonnent fortement. Dahmer, le gardien des morts, vogue sur des eaux plus putrides, dont le retentissement dans l’actualité de son époque, et a fortiori, sur la nôtre, en dit long sur une certaine Amérique. Sur presque 10h de série dont il a confié les rênes de la réal à de nombreux réalisateurs gays et/ou racisés (Paris Barclay, Clement Virgo, Carl Franklin ou encore notre chéri-chéri Gregg Araki) et même à l’imperturbable Jennifer Chambers Lynch (la réalisatrice de Boxing Helena, oui oui!), Ryan Murphy ne laisse rien passer: l’effet dévastateur de la masculinité toxique sur une famille, la lâcheté de la police et son dédain des minorités, en passant par les répercutions des meurtres (sur les proches, les survivants, les témoins…), les récupérations médiatiques, la place des tueurs dans la culture populaire, l’usage de la religion comme d’un bouclier opportuniste (le croisement avec John Wayne Gacy, autre serial-killer homo célèbre, est aussi inattendu que bien vu)… le tout avec un sens du détail troublant (l’obsession de Dahmer pour L’exorciste III et Le retour du Jedi!), loin des à-peu-près des films précédents.
Adepte forcené du gore grand-guignolesque (on a encore mal en repensant à certains écarts de Ratched), Ryan Murphy joue la carte de la suggestion tout en faisant comprendre très bien de quoi il en retourne (remember le puant true crime netflixien Don’t fuck with cats qui ignorait de nombreux éléments sordides de l’affaire Luke Magnotta mais n’hésitait pas à filtrer avec le snuff). Pas de scènes de découpages intensifs ou de viols post-mortem à prévoir (on se demande d’ailleurs où certains ont pu voir l’aspect sensationnaliste…). Plutôt que dans le trash, le malaise agit ailleurs, des éclairages glaireux à la Benoit Debie, qui collent à la peau dès le premier épisode (où l’on entend Sadeness d’Enigma et du Crystal Waters sur le dancefloor, début des nineties oblige) à la monstruosité nonchalante et contenue de Evan Peters, ici prodigieux. Le minou minet de Murphy, et ce, depuis la première saison de American Horror Story, déconcertait par ses cabotinages éhontés, quelque ce soit le personnage incarné, quand il ne suscitait qu’un ennui poli. Ici, son interprétation de Jeffrey Dahmer, loin de la piste du cirque, est absolument troublante. Pas loin, Niecy Nash (la mémorable policière de la série Scream Queen) émeut tout particulièrement en malheureuse voisine plongée dans un cauchemar polanskien sans fin, et Richard Jenkins (le patriarche Fisher de la série Six Feet Under) impressionne en paternel odieux et pathétique plongé dans le déni, offrant par son point de vue un autre angle passionnant: comment accepter et comprendre que sa progéniture est un monstre, un vrai, et qu’on a participé malgré tout à l’écriture de son destin? Plus que le shocker attendu (et évité), Dahmer Monster explore toutes les cicatrices, tant celles du dedans que du dehors, d’une pure american horror story, une vraie. J.M.
