Très très difficile de qualifier le nouveau film des frangins Zellner, enfants terribles du cinoche indépendant US assez peu connus du côté de chez nous. Même leur Damsel – avec Robert Pattinson et Mia Wasikowska – n’était pas sorti en salles ici en 2018 malgré un double label réunissant fièrement sur l’affiche la Berlinale et Sundance. Le film d’ouverture du 13ᵉ Champs-Élysées film festival s’annonce d’emblée comme une bizarrerie puisque le film de 1h30 ne contient aucun dialogue: les deux frangins s’attaquent à l’histoire d’une famille de bigfoots et de leurs divers rituels primitifs au gré des quatre saisons, le tout imbibé dans un pot-pourri de sujets brûlants comme la déforestation, la disparition d’espèces protégées, ou encore le rapport exécrable que le nigaud américain moyen d’aujourd’hui entretient avec mère nature. Il nous faut également parler de l’aguichant casting puisque sous le masque des velues bêbêtes se cachent des noms aussi prestigieux que ceux de Jesse Eisenberg ou Riley Keough, qui ont accepté de participer à ce très primal exercice de style produit par Ari Aster. Casting totalement méconnaissable au demeurant : la Riley ressemble plus ici à un sosie trapu de Jacques Balutin qu’au double de Marilyn barbotant autour de la piscine dans Under the Silver Lake!
Pendant 40 minutes, le projet fait peur: les réalisateurs déplient un petit bréviaire de toutes les cochoncetés possibles et imaginables, allant des brutales levrettes animales aux vertus olfactives du popo qu’on renifle à peu près 18 fois pour être certain que le spectateur même distrait a bien compris le message. C’est gras et bien trop certain de son petit effet – trope décidément très actuel dans le ciné ricain indépendant – pour nous faire esquisser autre chose qu’un sourire de circonstance. Lancé sur des rails grotesques, le film gagne pourtant en chair à mesure qu’il vise autre chose que la gaudriole à-deux-neurones: prendre le temps de voir des « gens » manger, dormir, marquer leur territoire, éloigner le danger, guetter un paysage, composer avec d’autres membres du règne animal, relever les traces bien visibles d’êtres étranges qu’on appelle des humains et qui – chouette idée de renversement scénaristique – n’apparaissent à l’écran que sous la forme de vestige… Il est clair que dès que le film s’ingénie à ne point en faire trop, il déplie quelque chose d’assez stimulant, surtout au sein d’un cinéma qui fait d’ordinaire du dialogue et du montage épileptique son principe organique. Abusant pas mal de l’effet Koulechov, « Primitifs », titre français récemment accolé au film, n’aurait-il pas aussi le cinéma muet, par définition très porté sur la question de la pulsion, quelque part dans le viseur!? G.R.



