Pour Charlotte (Hazel Doupe), jeune fille habitant dans la banlieue irlandaise, le quotidien n’est pas tout rose. Coincée entre sa mère neurasthénique (Carolyn Bracken) et une grand-mère désemparée (Ingrid Craigie), l’adolescente se mure. Et ce n’est pas le harcèlement qu’elle subit au collège qui va l’aider. Alors qu’Halloween (traditionnellement Samhain) approche et que le monde des esprits côtoie celui des vivants, les crises maternelles augmenteront crescendo, brisant le foyer déjà fragile. À l’heure où les pumpkins et les feux de joie abondent, une cause surnaturelle sera envisagée et, avec elle, l’épreuve du feu (littéralement).
Récompensé au TIFF, mais également à Gérardmer où il a reçu le prix du jury, Samhain est le premier film de la réalisatrice Kate Dolan. Une incursion horrifique chargée d’un regard social et rejoignant la nouvelle frange des réalisatrices investissant de plus en plus le genre (Jennifer Kent, Ross Glass, Natalie Erika James ou Julia Ducournau entre autres). Le film démarre comme un drame ordinaire. Seulement, nous sommes dans un foyer éclaté. Et qui dit « éclatement », dit « brèches ». Une ambiance indicible nous pousse à l’avertissement. Les plans d’ensemble sont fixes, emprisonnants; et lorsque le mouvement s’imprime, par le zoom, c’est avec une lenteur pernicieuse, inéluctable. C’est bien simple ici, l’héroïne ne peut échapper à son microcosme. Les reflets, d’autre part, auront leur importance: la plupart des protagonistes seront introduits par l’intermédiaire d’une glace. Ce n’est pas tant la réalité qui intéresse la réalisatrice que sa réflexion, nous laissant penser qu’il se passe autre chose derrière le miroir. C’est dans cet environnement sécure effectivement que l’étrange va se manifester. Comme un bouton au milieu du visage, l’irruption d’un élément inattendu suscitera le malaise: une poussette avec un bébé au milieu de la route par exemple, ou encore une voiture, portières ouvertes, au cœur d’un champ pour traduire l’absence, le trouble.
Au centre du film: la dépression. La réalisatrice abordera ce sujet sensible pour mieux le passer à la moulinette du cinéma de genre. Soumise à une mère au comportement adolescent, alternant entre danse complice et transe psychotique, l’héroïne ne saura bientôt plus donner de la tête, jeune fille devenue bien trop mature par la force des choses. Comment se construire quand le modèle parental est défaillant? Mais la grand-mère veille. Car Samhain aborde aussi le thème des générations (proche en ça de Relic). Les personnes âgées possèdent des secrets, c’est bien connu. Sans trop en dire, c’est elle qui nous introduit au fantastique et… disons-le carrément, un peu au forçat. Si l’étrange était jusque-là distillé (entre rêves jump-scariens, amulettes et autres artefacts), le bloc explicatif prendra le pas, divisant le récit et accélérant sa vitesse de croisière, nous faisant passer, sans transition, d’une réalité sociale à la Ken Loach (période Family Life) à celle d’Hérédité.
Une fois ce constat donné, le film pose néanmoins une ambivalence intéressante (la mère souffre-t-elle de maladie mentale ou d’envoûtement?), provoquant chez la jeune fille un écartèlement, un conflit générationnel quant aux figures d’autorité (qui croire et comment agir en conséquence?). La génitrice diabolique a encore de beaux jours devant elle. La perméabilité fantastique de la fête païenne fera écho à celle de la mère et le film n’est jamais aussi bon quand le fond et la forme dialoguent, quand l’élément perturbateur demeure indistinct. Hélas, le film fera le choix de trancher, comme s’il fallait donner une réponse à la tension de cette double-lecture. Le récit prendra des rails finalement balisés, empêchant une ampleur qui aurait davantage ouvert le film. Ou comment griller explicitement ses dernières cartouches. N’empêche: Kate Dolan a su insuffler, sous couvert du genre, une horreur aux dimensions sociales: la maladie mentale. Un trouble qui envahit tout ici, se dévoilant dans l’intimité sans nulle échappatoire. Quand la noirceur la plus absolue met parfois en lumière certains sujets… M.S.
7 décembre 2022 en salle / 1h 33min / Irlande / Horreur, drameDe Kate Dolan Par Kate Dolan Avec Hazel Doupe, Carolyn Bracken, Ingrid Craigie, Paul Reid, Jordanne Jones Titre original : You Are Not My Mother |

7 décembre 2022 en salle / 1h 33min / Irlande / Horreur, drame