« Pauvres créatures » de Yorgos Lanthimos: ludique, gonflé, intelligent, divertissant… du cinéma chaos total!

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Présenté à la Mostra de Venise cette année et reparti avec le Lion d’or, Pauvres Créatures est attendu dans les salles françaises le 17 janvier. Précédée d’un retour enthousiasmant, l’œuvre pourrait bien faire céder les plus imperméables au style Lanthimos, tant le cinéaste semble avoir fait des efforts pour renoncer au maximum au cynisme arty qui pouvait lui coller à la peau (notamment depuis une certaine Mise à mort du cerf sacré), et avoir mis tout son cœur dans un film ludique, intelligent et sincèrement divertissant.

Tout commence par une prison, pas faite de barreaux, non, mais plutôt des murs d’une maison bourgeoise – mais n’est-ce pas là une des formes carcérales les plus dangereuses, les plus insidieuses? Entre des plafonds aux moulures plissées comme des collerettes de dames anglaises, des planches d’anatomie de Jacques Gautier d’Agoty, et des créatures mi-chiens, mi-oies, une femme est enfermée. Contre son gré? Pas vraiment, d’abord. Accusant un retard mental et physique affectant ses gestes, ses pensées et sa parole, Bella Baxter est une sorte de femme-enfant, adoptée, selon le récit officiel, par Godwin Baxter, «God» pour les intimes, le scientifique un peu dérangé, maître de la demeure et abritant dans son grenier une salle de chirurgie où il laisse jouer – avec les cadavres seulement, décence de la profession oblige – sa petite protégée. Partant vraisemblablement d’un âge mental de zéro, celle-ci semble, auprès de Max, un jeune élève de Godwin recruté comme tuteur à plein temps, apprendre vite: des phrases se forment, des gestes sont répétés avec succès et d’autres, bientôt, sont découverts par Bella elle-même. L’auto-pénétration que s’offre un jour la jeune femme à table, par la grâce d’un concombre, est le début du déraillement vers un récit d’émancipation qui l’emmènera aux quatre coins de ce drôle de monde, en quête de vérité sur elle-même, et des lois de la nature humaine – notamment, donc, celles du fonctionnement de l’anatomie génitale.

C’est que pour bien comprendre le projet de Lanthimos, qui signe peut-être avec ces Pauvres Créatures son œuvre la plus équilibrée, entre farce fantastique, comédie noire, et récit d’apprentissage, il faut revenir à l’essentiel: Frankenstein, de Mary Shelley. L’apparition de Willem Dafoe en God marque le début du jumelage très clair entre les deux œuvres. Avec son visage rapiécé et son enfance marquée par un père ayant fait usage de son corps comme d’une expérience, il est une sorte de monstre de Frankenstein devenu urbain, comme si le démon de la romancière s’était lui-même fait créateur, et qu’il avait lui donné vie à une femme. Cet engendrement, comme chez Mary Shelley, est celui d’un «Prométhée moderne» dans le sens où il est, sacrilège (ou miracle, diront certains), asexué. Le film part de ce postulat – qu’il renforce en faisant de God un uber impuissant – pour faire de la sexualité le terrain ultime de l’expérimentation d’un corps à soi. Dans un univers masculin fait de corps-machines, de corps-propriétés ou de corps-expériences, la sexualité féminine, que Lanthimos débarrasse de la question de la maternité, devient pour Bella un moyen d’auto-engendrement, de quoi faire d’elle sa propre créature.

C’est de fait dans sa façon d’envisager son personnage principal que le film devient absolument réjouissant. Bella est prisonnière chez son paternel adoptif? Il lui suffit de réellement le comprendre pour faire sa valise sur le champ et s’en aller faire des galipettes ailleurs, n’en déplaise à God ou à Max. Bella, jamais retenue par le film, roule ainsi sur les figures masculines qui parsèment son parcours, mais qui n’en sont pas moins tout à fait savoureuses, d’un Mark Ruffalo vraiment à sa place en amant pathétique à un Christopher Abbott génial en Général mascu et parano. Par leurs propres atermoiements, ce sont souvent eux qui se transforment en pauvres créatures d’un récit qui aligne ludiquement les expériences de vie de Bella, jusqu’à la mener à une compréhension fine des enjeux politiques que peut recouvrir son existence, et sa sexualité en particulier.

Emma Stone sait où elle a mis les pieds, et livre ainsi une performance assez rare, inventant un langage parlé et corporel en perpétuelle évolution au fil du film, mais possédant sa grammaire propre. Le réalisateur, en dévouant presque toute son énergie à cette performance, accomplit un beau geste, se délestant de la place de grand créateur et mettant tout à la disposition de son actrice principale pour lui permettre d’exister par et pour elle-même. Grâce à elle et à ses comparses masculins roulés tantôt dans des draps, tantôt dans la boue, Pauvres Créatures réussit à être un film hilarant et obséd(é)ant, pour lequel il faut bien avouer que la dimension de grosse machine de studio pour festivals a quelque chose d’incongru, tant certains gags de sexe poussent le bouchon assez loin (attention à l’apparition surprise d’un acteur français dont nous tairons le nom, pour une scène d’éducation sexuelle on ne peut plus familiale!).

Lanthimos, peut-être encore un peu parasité par des tics de réalisation (le film alterne trois types de focales de manière un peu arbitraire) qui peuvent parfois desservir de superbes décors intérieurs, semble pourtant avoir trouvé ici un équilibre entre fresque fantasque et comédie noire, profitant du coquet budget de 35 millions de dollars (la même somme qu’un autre film picaresque de 2023, Beau is Afraid) pour accoucher d’un univers fantastique très original. S’il ne faut pas trop essayer de trouver une cohérence à l’ensemble, le film mise sur plusieurs styles classiques, du gothique à l’art nouveau, qui sont comme parasités par des éléments incongrus (cherchez, entre deux montgolfières à vapeur, les sexes cachés) venant amener à la direction artistique un je-ne-sais-quoi rétrofuturiste venu de l’est. Les VFX attestent peut-être de la limite de l’exercice, tantôt charmants quand ils sont maladroits sur certaines incrustations (rappelant l’usage que peut en faire David Lynch, par exemple), tantôt franchement vilains dans des plans larges, faisant un peu déraper l’ensemble vers un fouillis artistique dont on peine à saisir où il se situe exactement.

Globalement, le film est ainsi, à l’image de son personnage principal, inarrêtable, débordant, mais parvient, grâce à un script bien construit, à des dialogues très bien écrits, et à une interprétation encore au-dessus, à conserver le spectateur dans un état mi-hilare, mi-ahuri, jusqu’à son final, le plus solaire que Lanthimos ne se soit jamais permis. Gloire aux créateurs et créatrices donc, et à toutes leurs créatures. T.R.

17 janvier 2024 en salle / 2h 21min / Drame, Fantastique, Science Fiction, Romance
De Yórgos Lánthimos
Scn Tony McNamara
Avec Emma Stone, Mark Ruffalo, Willem Dafoe
Titre original Poor Things

 

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