[CRITIQUE] ONODA – 10 000 NUITS DANS LA JUNGLE de Arthur Harari

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Fin 1944. Le Japon est en train de perdre la guerre. Sur ordre du mystérieux Major Taniguchi, le jeune Hiroo Onoda est envoyé sur une île des Philippines juste avant le débarquement américain. La poignée de soldats qu’il entraîne dans la jungle découvre bientôt la doctrine inconnue qui va les lier à cet homme: la Guerre Secrète. Pour l’Empire, la guerre est sur le point de finir. Pour Onoda, elle s’achèvera 10 000 nuits plus tard.

Révélé en 2015 avec Diamant noir, premier film noir sur fond de hold-up et de vengeance familiale dans le milieu des diamantaires anversois, Arthur Harari s’est rapidement affirmé comme l’une des plus belles promesses du cinéma hexagonal. Six ans après, il revient avec un deuxième film ambitieux tourné en Asie et intégralement en langue japonaise. Désireux de réaliser un film d’aventure, Harari a trouvé dans l’histoire vraie d’Hiroo Onoda un sujet hors-norme. En 1944, alors que la Japon est en guerre et que tous ses sujets sont mobilisés, le jeune Onoda refuse de se sacrifier et déserte. Plutôt que la prison ou le peloton d’exécution, il est pris en charge par le Major Taniguchi qui va le former à la «Guerre Secrète». Quelques mois après, il est envoyé en mission sur une île des Philippines, juste avant le débarquement américain. Il inculquera sa doctrine à la poignée de soldats restant sous son commandement, et mènera une guerre qui s’achèvera 10 000 nuits plus tard, près de 30 ans après la reddition de l’Empire japonais. De ce sujet vertigineux, Harari en tire une fresque dense (le film dure 2h45) à la fois grandiose et intime, tiraillée entre classicisme et modernité.

Onoda allie harmonieusement la grande forme, héritage du classicisme Hollywoodien des Ford, Welles et Fuller, avec un style plus minimaliste et contemplatif, celui des Monte Hellman et des derniers Kurosawa. Toutes ces connexions mettent en exergue qu’Onoda est une grande et belle œuvre humaniste. Dans le film, la guerre est laissée en toile de fond. Harari ne la filme jamais pendant près de 3 heures, ou alors de très loin, à l’aide d’une longue focale, lui conférant un aspect irréel, flou, écrasé. Onoda montre comment l’horreur de la guerre a volé 30 ans de la vie d’un homme, abandonné sur une île, alors qu’il était persuadé qu’elle n’avait jamais pris fin. D’autres personnes ont également été victimes de cette ignominie. Il y a les paysans philippins, mécontents de voir que Onoda et sa troupe de soldat sabotent et anéantissent récoltes et bétails, et qui, dans leur désir de vengeance, ont fini tués. Puis il y a les compagnons d’infortune d’Onoda, qui ont peu à peu épousé la vision de leur chef et ont connu quasiment tous un destin tragique. La grande force du deuxième film d’Arthur Harari réside dans le fait de rester pendant longtemps insaisissable et évasif. S’il perd la netteté tranchante de Diamant noir, Onoda n’en subjugue pas moins. Le récit grandiose et épique qu’il aurait pu être est constamment parasité par une ellipse, ou bien un choix de mise en scène. Harari n’abuse jamais de mouvements virtuoses, et lorsqu’il emploie une grue pour effectuer un travelling, c’est uniquement pour s’élever au-dessus de la canopée et filmer l’île comme une prison pour ces hommes. L’île, représentée donc à la fois comme un paradis et un enfer, est d’ailleurs, en dehors d’une carte, toujours montrée comme un espace morcelé, composé de lieux-dits inventés et cartographiés par Onoda et ses soldats.

Film de guerre qui n’en est pas un, Onoda fait plutôt de la camaraderie un de ses ciments. Les acteurs sont exceptionnels, et Yuya Endo et Kanji Tsuda, vu notamment chez Kitano et Sono Sion, se passent admirablement bien le flambeau du rôle d’Onoda jeune et vieux. Une camaraderie qui prend des atours de romance secrète, hors-champ, ou plutôt hors-montage, se déroulant dans l’espace vacant d’une ellipse de près d’une vingtaine d’années. Un paradis perdu réduit à la beauté d’une plage baignée par un soleil crépusculaire. On y reviendra une unique fois, sous forme de flashback, ou plutôt de fantôme, lorsqu’Onoda sera condamné à la solitude après la disparition de son bras droit et amant. Dans cette dernière demi-heure de film, Onoda finit alors par révéler sa réelle nature, celui d’un mélodrame discret et bouleversant. Pour son deuxième film, Arthur Harari aurait pu se reposer sur ses acquis, mais a choisi au contraire de mettre en péril son cinéma et sa renommée. Le résultat est remarquable, Onoda est de la graine des grands films, et seul le temps décidera d’en faire ou non un chef-d’œuvre. Pour le moment, on se contentera d’apprécier une œuvre qui ne ressemble à nulle autre dans le paysage cinématographique francophone, et qui confirme le talent inouï de son auteur. M.B.

ARTHUR HARARI A travers les thèmes qui traversent son film (l’héroïsme, l’idiotie, la mort, le temps qui passe, la quête de sens), le réalisateur de Onoda évoque aussi ses influences et sa conception du cinéma dans le long entretien réalisé par Gérard Delorme. Sur son personnage, il déclare: « Onoda se piège lui-même pour trouver quelque chose de beau, une aventure esthétique, presque transcendante, dans laquelle il trouve un nouveau rapport avec le monde. Parce que la réalité n’est pas suffisante, du coup il faut l’augmenter. Je me sens proche de lui en ce sens. Pour moi, la réalité n’est jamais suffisante. Les films permettent de trouver ce qui manque. Si j’ai voulu faire des films, c’est parce que les voir ne me suffit pas, j’ai besoin de faire partie du processus qui consiste à augmenter la réalité. » Lire la suite

 

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