Rien de tel pour faire un événement que de présenter un film de cannibales à la Quinzaine des réalisateurs. Encore faut-il que le résultat soit à la hauteur des espérances. Nous sommes ce que nous sommes vaut mieux que ce qu’il peut inspirer au prime abord (grosso modo, un pétard mouillé). Surtout, il a le mérite de révéler ses atouts progressivement en évitant un premier écueil redoutable : étirer une bonne idée de court métrage (une famille de cannibales recluse dans une baraque au Mexique pour fuir les contacts humains) sur une heure et demie. Etrangement, Jorge Michel Grau ne semble pas influencé par les trasheries cannibales de Ruggero Deodato (Cannibal Holocaust) ou Joe D’Amato (Emmanuelle et les derniers cannibales), pas plus qu’il essaye d’en reprendre les codes pour produire du arty. En fait, il propose exactement le même traitement que Tomas Alfredson (Morse) avec les vampires en bouleversant le point de vue et en n’appelant aucune référence. Au minimum, cela rappelle la nécessité impérieuse de choisir des cinéastes qui ne sont pas biberonnés à Carpenter et Romero pour donner du sang neuf à un genre de plus en plus réduit au pastiche.
Difficile en revanche de ne pas penser à travers cette histoire de clan recroquevillé et hanté par la mort à la série Six Feet Under – dont le cinéaste calque la structure dramaturgique, la caractérisation des personnages et l’esprit dérangeant. A la tête d’une famille endeuillée depuis la mort du père, la mère veut gérer ses trois enfants (dont l’un découvre son homosexualité à mi-parcours) et s’accroche à eux pour ne pas rester seule. Les enfants, eux, découvrent le sens des responsabilités et les conséquences de leurs actes. De la même manière que la série d’Alan Ball fonctionnait sur le paradoxe (parler de la mort pour célébrer la vie), Nous sommes ce que nous sommes mélange l’humour et le gore avec une toile de fond sociale (comment vit-on et assume-t-on sa différence dans une société qui exclut les marginaux?). Les plans – comme jaillissant de zones d’ombre – révèlent au passage que Jorge Michel Grau fait du cinéma et il n’est pas interdit de penser par intermittences au style urbain US des années 70 comme Cruising, de William Friedkin. Par-dessus tout, c’est le grotesque assumé (les prostituées se déplaçant comme un chœur antique pour recueillir la misère du monde et fomenter une vengeance, la solennité outrée des enfants élevés à l’ombre du monde comme des vampires honteux, aux pulsions sexuelles refoulées) qui donne un relief étonnant aux situations les plus tragiques. A l’image de la dernière demi-heure, tellement écœurante qu’elle devient hilarante.

