[CRITIQUE] MADRES PARALELAS de Pedro Almodovar

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La fleur de son secret. ​Après une liaison avec un homme marié, Janis (Penélope Cruz), tombe enceinte et décide de garder l’enfant. À la clinique, elle rencontre Ana (Milena Smit), une adolescente qui accouche en même temps qu’elle. La solitude des deux femmes va créer un lien durable, et leur chemin sera désormais lié, à jamais.

Vingt-quatrième film de Pedro Almodóvar, Madres Paralelas est l’un de ses plus beaux, pour plein de raisons évidentes, et d’autres, plus dissimulées. La force de son cinéma se trouve dans les détails. On a beau continuer à chercher d’autres raisons qui pourraient expliquer la réussite de ses derniers films (comme le casting, ou la puissance dramatique), on en revient toujours au constat que la première des raisons est avant tout superficielle. En effet, ce qui saute aux yeux en premier a toujours à voir avec des couleurs, des lumières, et des beaux objets. De leurs côtés, les histoires, si imperméables et dissemblables soient-elles, tendent à respirer à chaque fois grâce à ça: les choses superficielles. Il ne faudrait pas croire par là que les histoires sont secondaires, ou qu’elles ont une importance inférieure à leur forme, mais plutôt qu’elles passent par elle pour se dévoiler. Ce qui rejoint d’ailleurs des procédés de création plus proches de la peinture que l’ensemble du cinéma actuel.

Les choses matérielles, considérées comme «superficielles» dans la plupart des films, sont en réalité très importantes pour le cinéaste. Et l’on comprend enfin pourquoi les plans ont tant de profondeur: pour que le spectateur puisse diriger son attention vers le personnage, l’élément du décor ou le détail qui l’attire le plus. Et pourquoi la photographie embrasse la vue complète des décors (tout est net): pour qu’on ait presque l’impression de prendre part au récit. Si proche et si loin de nous. Dans Madres Paralelas, l’information visuelle est telle que l’on se surprend à trouver sublime la couleur rouge d’une tomate, le vert émeraude d’un pull, ou les motifs chauds et solaires d’une tasse de thé.

​À la suite de quoi, certains pourront dire que les intentions du cinéaste sont au final très superficielles. Face à quoi, il faut bien sûr répondre: «oui, mais non». Car, bien au contraire, elles sont pleines de sens, et rejoignent curieusement les intentions d’Antonioni dans Blow-Up, avec ce film encore plus qu’avec les précédents. Précisément, parce que de la même façon que l’on s’attarde sur les plans, Janis/Penelope Cruz, elle, s’attarde sur les indices qu’elle trouve dans des photographies. On peut la voir scruter, zoomer et recadrer chacune des photos qu’elle a entre les mains. Celles de son grand-père, d’abord, disparu dans une fosse commune à l’époque de Franco. Ensuite, celles d’Ana, sa copine de chambrée, qui semble détenir un lourd secret. Et enfin, celles de sa mère, disparue sans laisser d’autres traces que des photographies d’elle à la plage. Ainsi, nombreuses sont les photos, à l’intérieur desquelles sont inscrits autant d’indices qu’il s’agit de trouver, petit à petit, pour défaire les nœuds de sa propre intrigue. Mais aussi pour dévoiler des vérités cachées. Quel formidable spectacle que ce jeu de découverte qui s’agite sous nos yeux, où l’on est à la fois spectateur de la résolution d’une enquête, et acteur de l’élaboration du film, en raison des choix de notre regard, que l’on choisit de porter vers telle ou telle partie de l’écran.

​Pour cela, Almodóvar est non seulement un grand portraitiste, mais également un grand artisan du regard cinématographique, partisan de la beauté, où qu’elle se cache. Et Avec Madres paralelas, une œuvre dense et souvent magique, il rappelle à tous à quel point il maîtrise les petits détails qui font de ses portraits de femmes, des grands tableaux. S.R.

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