Nous guettions avec impatience le retour en force de Soi Cheang et le résultat a pulvérisé nos attentes. Limbo nous prend au piège pour ne plus jamais nous lâcher. Il nous enveloppe de son étreinte létale, pour mieux nous faire sombrer et nous écraser sous une chape de noirceur; une impression renforcée par le choix du noir et blanc, qui décuple l’atmosphère lourde et dépressive du film (vraisemblablement, Limbo existe aussi en couleur – il se dit que Spectrum Films proposera les deux versions lors d’une future édition Blu-ray).
C’est comme si Cheang et son directeur de la photographie Siu-Keung Cheng – un des plus fidèles collaborateurs de travail de Johnnie To (ils ont allié leurs talents sur Running Out of Time, The Mission, PTU ou encore Election 1 & 2) – avaient voulu placer le spectateur dans une détresse psychologique analogue à celle du duo d’enquêteurs, qui pataugent dans les bas-fonds d’Hong Kong parmi les toxs, les SDF et les laissés-pour-compte, à la recherche d’un insaisissable tueur de femmes. Autant dire que l’ambiance n’est pas à la fête: délétère et suffocante, elle est accentuée par des décors très chargés, jonchés d’immondices, qui suintent la crasse et la décrépitude urbaine. L’illustre Kenji Kawai (Ghost in the Shell, Ring 1 & 2, Avalon) apporte sa pierre à l’édifice, avec une composition qui renforce encore plus le sentiment de malaise.
En émergent les énergies contraires de deux flicards mal assortis, qui portent Limbo sur leurs épaules: le «vieux de la vieille» Cham Lau (Ka-Tung Lam, croisé dans une multitude d’œuvres marquantes, dont Mad Detective et Exilé), au passé traumatique, et le jeune loup inexpérimenté Will (Mason Lee, vu dans la comédie US Very Bad Trip 2 et le Un jour dans la vie de Billy Lynn d’Ang Lee). Mais ne nous méprenons pas: l’astre noir du film est sans conteste la fragile Yase Liu, sans doute constamment malmenée durant le tournage (son personnage nécessitait cette interprétation très physique, assez borderline) et qui suscite une empathie presque totale. On la reverra bientôt dans le I Did It My Way de Jason Kwan, aux côtés d’Andy Lau, de Ka-Tung Lam (un de ses tortionnaires de Limbo), Simon Lam et Lam Suet, des noms qui sonnent doux aux oreilles des amateurs de péloches made in HK.
L’ami Gérard Delorme vous chantait déjà les louanges de Limbo en novembre 2021, arguant qu’il renouait souvent avec l’intensité, le jusqu’au-boutisme et la fièvre du Dog Bite Dog (2006) de Soi Cheang, jusque dans ses accès de violence tout ce qu’il y a de plus brutale. Au BIFFF 2022, Limbo a décroché une mention spéciale octroyée par le jury du Black Raven (Meilleur Thriller), mais il aurait mérité bien plus. Sa carrière en festivals, déjà bien fournie (sélections à La Berlinale, au Udine Far East Film Festival, au Fantastic Fest d’Austin…), a-t-elle joué contre lui? Quoi qu’il en soit, il s’agit d’une des œuvres les plus brillantes découvertes lors des festivités bifffiennes, si ce n’est celle la plus aboutie de bout en bout. A.D.
| 1h 58min / Thriller, Policier De Soi Cheang Par Kin Yee Au Avec Ka Tung Lam, Yase Liu, Mason Lee |
