« Le mal n’existe pas » de Ryusuke Hamaguchi: une hallucinante fable écologiste à combustion lente, peut-être le meilleur film de son auteur

Jusqu’ici, le réalisateur japonais Ryusuke Hamaguchi nous avait habitués à un cinéma qui privilégie les personnages au détriment de l’intrigue (le très aimé Drive my car), d’où la prédominance écrasante des dialogues. Avec Le mal n’existe pas, il change notablement de perspective, et même s’il conserve sa capacité typique à composer des personnages complexes, il donne cette fois la priorité au thème, qui traite ici des rapports entre l’homme et la nature. Il en résulte une mise en scène beaucoup plus immersive et sensorielle, qui utilise davantage l’image, le son, le rythme et le mouvement.

Cette nouvelle approche, prodigieusemement convaincante, est le résultat d’un projet de collaboration avec la compositrice Eiko Ishibashi, qui à l’origine a demandé à Hamaguchi de réaliser des images sans paroles pour illustrer un concert intitulé Gift. Le projet a inspiré au cinéaste le scénario de ce qui est devenu Le mal n’existe pas, dont les premières images sont extraites de Gift: un travelling traverse une forêt, la caméra axée sur la cime des arbres. Ce préambule quasi abstrait est révélateur de la nature paradoxale du film: alors que les images ont un effet hypnotique, presque euphorisant, la musique laisse planer comme la menace d’un malheur imminent, sentiment renforcé par un titre possiblement ironique.

Une transition abrupte nous invite à suivre le quotidien de Takumi, l’homme à tout faire du village de Mizubiki, dont la vie est rythmée par son environnement. Il monte sur la montagne pour emplir des bidons au ruisseau alimenté par les glaciers. L’eau est pure, il s’en sert pour lui-même et en donne une partie à son ami qui tient un restaurant réputé pour ses udon. La mise en scène prend son temps pour détailler les gestes, mais à la différence de L’île nue (Kaneto Shindo 1960), qui montrait la récolte de l’eau comme une épreuve exceptionnellement laborieuse, cette activité prend ici des connotations très positives. De même, lorsque Takumi coupe du bois, il le fait sans hâte, et ses mouvements précis et répétitifs ont quelque chose de rassurant. Takumi en oublie la notion du temps, et arrive régulièrement en retard pour chercher sa fille de huit ans à la sortie de l’école. Habituée, elle part à pied dans la forêt, où il la rejoint généralement, pour lui apprendre à reconnaître les arbres et à interpréter les traces laissées par les animaux.

La force d’attraction de cette description d’une vie bucolique n’a rien d’étonnant à notre époque post-Covid. Une grande partie de la population citadine a ressenti ce besoin de renouer avec la nature après avoir été privé d’espace et de verdure. Ce qui nous amène logiquement à suivre Takumi à la mairie où une réunion publique a été organisée pour discuter du projet d’implantation d’un «camping glamour» destiné à accueillir des riches tokyoïtes en manque d’oxygène. Situé en haut du village près du ruisseau, l’emplacement suscite de nombreuses objections, notamment d’ordre hygiénique, sans compter que le camping perturberait le trajet habituel des cerfs, qui ne sont pas des animaux faciles. L’histoire prend un tour nouveau en adoptant le point de vue de Takahashi et de sa collègue Myuzumi, les représentants de la start up, partagés entre leur loyauté envers leur employeur (un roublard qui a monté l’affaire pour empocher la prime d’état), et la sympathie grandissante qu’ils éprouvent pour les habitants du village. Arrivé à ce point, on se dit que le titre du film est moins un avertissement funeste que l’affirmation qu’il n’y a ni bons ni méchants, et que chacun cherche à agir dans son intérêt.

C’est alors qu’un évènement rebat complètement les cartes. Une séquence en particulier est tellement forte qu’on se demande si on a bien vu. Même si les images sont claires et précises, elles remettent en question une foule de notions. Est-ce une représentation de la réalité? La séquence respecte-t-elle l’unité de temps et de lieu? S’agit-il de la vision subjective d’un des personnages qui superpose différentes strates de temps? Plus généralement, qu’est-ce que cette conclusion pour le moins non conventionnelle nous dit de ce qui précède: est-ce une fable écologique, un avertissement sur l’avidité du capitalisme, une étude de caractère sur les limites de ce qu’un humain peut supporter? Il est probable qu’il y aura autant d’interprétations que de spectateurs, et chacun aura raison. Le film est déstabilisant à un point incroyable, mais sa richesse tient à la quantité des commentaires qu’il ne manquera pas de susciter. G.D.

10 avril 2024 en salle | 1h 46min | Drame
De Ryūsuke Hamaguchi | Par Ryūsuke Hamaguchi
Avec Hitoshi Omika, Ryo Nishikawa, Ryûji Kosaka
Titre original Aku wa sonzai shinai

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