Les Bonzini tiennent le restaurant ‘la Pataterie’ dans une zone commerciale. Leur fils ainé, Not, est le plus vieux punk à chien d’Europe. Son frère, Jean Pierre, est vendeur dans un magasin de literie. Quand Jean Pierre est licencié, les 2 frères se retrouvent. Le Grand Soir, c’est l’histoire d’une famille qui décide de faire la révolution… à sa manière.
Depuis Aaltra (2003), Benoît Delépine et Gustave Kervern font des films à contre-courant qui au-delà des références ostensibles (le mouvement Panique dans Aviva) et de la grammaire cinématographique (les plans fixes provoquant une gamme variée d’émotions allant de l’hilarité à la perplexité en passant par la mélancolie) tentent de capter une essence punk : réveiller une société endormie avec l’énergie du désespoir et se débrouiller avec les moyens du bord. Une ambition on ne peut plus claire dans Le Grand Soir où l’un des deux protagonistes, incarné par Benoît Poelvoorde, est un punk ostracisé du système. La combinaison d’humour noir et de satire sociale est récurrente depuis le début. La plupart du temps, les caractères de Delépine et Kervern ont besoin de rompre avec leur quotidien morose pour se retrouver et atteindre leur but. C’est pourquoi les deux auteurs utilisent régulièrement la structure du road-movie et qu’elle n’a peut-être jamais été aussi émouvante chez eux que dans Mammuth, leur avant-dernier film dans lequel Depardieu partait à la recherche de son passé au gré d’une fugue et croisait un fantôme d’amour (Isabelle Adjani en âme errante). A la fin, le personnage retrouvait sa femme et la regardait comme un miracle. La scène était sublime et démontrait la capacité de Delépine et Kervern à adopter une autre posture que celles de petits malins. Construit comme un western social, Le Grand Soir reproduit tout ce que l’on apprécie dans leur cinéma : au-delà du sentiment de révolte (peine perdue puisque le système vociférateur finit par toujours par bouffer ceux qui tentent d’y résister), les deux cinéastes se focalisent sur la réunion inespérée et tardive de deux frères (Poelvoorde et Dupontel), ayant épousé des modes de vie diamétralement opposés (d’un côté, le punk irréductible ; de l’autre, le conformiste plein de certitudes) pour ne pas finir comme leurs parents à éplucher des patates. Dans les faits, ils sont différents, ne serait-ce que physiquement, et sont incapables de communiquer, comme en témoigne une séquence où ils parlent en même temps à leur père sans s’écouter. Ensemble, ils finissent par révéler le grain de folie hérité de leur maman trash qui entre autres abandonne son petit-fils à la décharge (Brigitte Fontaine, évidemment…).
Delépine et Kervern situent leur histoire dans la banlieue des zones commerciales – celle que Bouli Lanners, qui apparaît dans le film, filmait comme un peintre et un poète dans Ultranova. En substance, Le Grand Soir parle d’une classe moyenne à l’agonie, confrontée aux dérives de la société de consommation, à l’absence de solidarité, à une compétitivité incessante et au fliquage permanent (le patron qui tient au respect des horaires et filme avec son téléphone portable pour compromettre un employé, les caméras de surveillance dans le supermarché qui traquent ceux qui ne correspondent pas aux normes). Pour autant, pas de manichéisme ni de condescendance : Delépine et Kervern tiennent leurs personnages debout et leur rendent une liberté à une époque où le politiquement correct bride l’hédonisme et la singularité. Ils posent de bonnes questions : y a-t-il une place pour les outsiders ? Existe-t-il une alternative dans ce monde de cons où chacun semble parqué chez soi ou aliéné aux réseaux sociaux? Leur réponse, c’est que les gens ne sont ni bons ni mauvais, ils agissent comme des chiens de Pavlov parce que c’est la crise et qu’ils cherchent juste à conserver l’illusion d’une liberté et d’une propriété privée (la scène géniale où Poelvoorde et Dupontel saute d’un pavillon à l’autre). La seule réserve vient peut-être d’un manque d’unité: l’impression d’assister à une succession de sketches souvent réussis, gonflés et hilarants mais dont la somme paraît plus inégale. D’ailleurs, la dernière partie accuse une baisse de régime. Un contrepoint accessoire qui n’entache pas cette comédie à la fois sombre et débonnaire, lucide et salutaire.

