Présenté au Champs-Élysées Film Festival, La bête dans la jungle de Patric Chiha suit, pendant 25 ans, dans une immense boîte de nuit, un homme (Tom Mercier) et une femme (Anais Demoustier) qui guettent ensemble un événement mystérieux. De 1979 à 2004, l’histoire du disco à la techno, l’histoire d’un amour, l’histoire d’une obsession. La « chose » finalement se manifestera, mais sous une forme plus tragique que prévu. Thibault et Gautier étaient diamétralement opposés à la sortie de la projection, voici leurs avis à chaud.
POUR (THIBAULT RIVERA)
Dès les premières images du nouveau film de Patric Chiha, quelques chose brille à l’image d’un éclat inhabituel dans le cinéma français d’aujourd’hui, comme un savoir oublié qu’il s’agirait ici de réanimer; cela ne tient pas seulement à la photographie incandescente, irradiant tout le long métrage d’une poésie d’un autre âge, jamais clinquante, mais surtout à un rythme, un ton, une manière de définir des personnages dont les croyances dépassent le réel. John (Tom Mercier) le sait, d’une prémonition dont on ignorera jusqu’au bout l’origine: un événement doit lui arriver et bouleverser son existence, balayant dans un marasme total tout ce qui l’a précédé. De fait, il vit dans une attente infinie et solitaire, figé dans un mouvement qu’il sait inutile, la chose devant de toute façon arriver. Un soir, alors qu’une jeune femme (May, interprétée par Anaïs Demoustier) rattrape John dans le fond d’une boîte de nuit pour lui rappeler une soirée passée ensemble lors de vacances adolescentes, le secret devient une promesse. John et May attendront ensemble, dans cette boîte devenant temple, l’épiphanie de ce cher Jean et son apocalypse intime. Creuset de cette vision, et garante à part entière de leur promesse, la boîte de nuit se mute alors en bête autant apathique qu’électrique, dont la Physionomiste, une Béatrice Dalle grimée en videuse chtonienne, se fait littéralement la voix. La grande force du film de Chiha est de parvenir à conserver le spectateur au plus proche de l’état de ses deux personnages, eux-mêmes exerçant la plupart du temps une position spectatrice; voyants et voyeurs, ils se retrouvent plongés dans un état larvaire, incapables d’agir, de décoller les yeux de cette grande boule de cristal que le réalisateur agite jusqu’à l’ivresse, bousculant les corps et les années passant. Le temps à venir, qui demeure le seul point de fuite possible pour ces personnages, défile et leur échappe, comme ces événements politiques dont les écrans de télévision se font les témoins, jusqu’à s’inviter dans une grande danse funèbre de macchabées séropositifs qui hantent peu à peu le dancefloor. Chiha travaille le temps discrètement, à mesure que la bande son (formidables compositions originales de Dino Spiluttini et Émilie Hanak, dans un film où l’on fait véritablement la fête) s’accorde discrètement au rythme des époques, et que chaque apparition de May se fait dans une variation de tenues et de coupes de cheveux (formidable film de costumiers et de maquilleurs également), parfois même au sein d’un même d’un même plan. Comme dans chaque fable, le dénouement abrupt pourra quelque peu décevoir (c’est certainement aussi un peu l’intention) d’autant qu’il donne à ressentir un certain effet « nouvelle », comme si le format du long métrage avait quelque peu trop étiré la matière théorique de cette histoire courte d’Henry James. Reste un film assez précieux, dont l’on espère voir la poésie enchanteresse parvenir à trouver sa place en salles. T.R.
CONTRE (GAUTIER ROOS)
Peut-on à la fois être une bulle à l’écart de l’espace-temps et un livre d’histoire? A chaque fois que La bête dans la jungle – et le terrain dansant souterrain qui lui sert d’unique décor – souhaite figurer le temps qui passe, Patric Chiha et son duo de scénaristes optent pour des vignettes qu’on ne peut considérer que comme étrangement scolaires pour un film qui vise à l’évidence d’extraire le cinéma d’un certain courant-souche naturaliste. Passe encore quand l’artifice sert à montrer une jeunesse désireuse de rallier le dehors au soir de l’élection de Mitterrand en 1981 après des années de mainmise gaulliste sur l’exécutif (encore que le pas génial Monsieur & Madame Adelman du sieur Bedos nous fait peu ou prou la même chose: dans cette conception éminemment didactique du cinéma, une scène de repas familial qui s’envenime dans le courant de l’année 1983 doit NÉCESSAIREMENT évoquer le « tournant de la rigueur », c’est bien connu que l’on ne parlait pas d’autre chose, réunis autour du pinard sur la table!). Mais le procédé devient proprement grotesque quand il s’ingénie à se répliquer sur toutes les grandes dates de l’histoire en marche : pour signifier que nous sommes fin 1989, le film ne rechigne pas à l’idée de nous montrer la chute du mur de Berlin (stupéfaction du personnage joué par Tom Mercier qui conclut devant des images de JT que « tout est toujours possible » et qu’il ne faut donc jamais perdre espoir…) Pour signifier le basculement dans ce siècle nouveau, amorcé non pas en 2000, mais en septembre 2001, on vous laisse deviner quel événement new-yorkais traumatisant est scénaristiquement mobilisé sur l’écran du salon… Le film déploie ainsi un petit catalogue très, très impersonnel de ce temps qui court (temps évidemment grignoté par les fantômes des années SIDA). Et c’est ainsi que l’on se demande si le film ne perd pas sur les deux tableaux, celui du court-circuit underground et du document témoin. Un film appelé à diviser votre aimable rédaction (mais BO formidable, reconnaissons-le!)… G.R.
