Kaboom. Après douze ans d’absence, un écrivain retourne dans son village natal pour annoncer à sa famille sa mort prochaine. Ce sont les retrouvailles avec le cercle familial où l’on se dit l’amour que l’on se porte à travers les éternelles querelles, et où l’on dit malgré nous les rancœurs qui parlent au nom du doute et de la solitude.
C’est ainsi que finit le monde; Non par un boum, mais par un gémissement. C’est fou de constater à quel point la série Six Feet Under, créée par Alan Ball il y a 15 ans et morte – de la plus sublime des façons – il y a 11 ans reste un traumatisme. Les aficionados ne s’en sont jamais remis, Xavier Dolan non plus. On s’en souvient, le réalisateur avait repris l’idée de la projection fantasmée du futur dans Mommy; il reprend dans Juste la fin du monde la description d’une famille dysfonctionnelle où chaque membre ressemble à ceux du clan Fisher (les deux frères – l’un homo, l’autre hétéro, la sœur paumée, la mère névrosée, le père absent). Le résultat tient moins du théâtre filmé, comme on l’a trop souvent lu et entendu pendant le dernier Festival de Cannes que du film mental où Louis (Gaspard Ulliel) revient visiter les membres de sa famille et se confronte à des fantômes du passé, croupissant avec leurs obsessions. En d’autres termes, les membres d’une famille qu’il a abandonnée, qui s’aiment mais qui n’ont pas les mots pour le dire. C’est dur de se dire qu’on va mourir; c’est triste de revenir là où on s’était dit des années plus tôt que l’on vivrait ailleurs. Louis aussi est un fantôme, dans les limbes, il revient auprès des siens pour leur dire adieu. Soit une maman hystérique (Nathalie Baye) qui répète inlassablement les mêmes souvenirs du passé – heureux pour elle, embarrassants pour les autres – pour éviter de se projeter et ne pas voir qu’en réalité, elle a tout perdu; une sœur flippée par la vie qui n’a jamais eu le cran de s’affranchir de la tutelle familiale, qui continue de vivre dans une chambre d’ado et qui attend la lumière d’une impulsion extérieure (Léa Seydoux); un frère atrabilaire qui se fourvoie en logorrhées agressives pour masquer une sensibilité qui lui crève le cœur (Vincent Cassel, comme une bombe sur le point d’exploser); une belle-sœur (Marion Cotillard), pièce rapportée qui, sous ses airs tartes, voit tout ce que les autres ne voient pas.
Un quart d’heure de film seulement, un simple échange de regard au ralenti entre Louis/Ulliel et sa belle-sœur/Cotillard et c’est un microséisme préfigurant la fin d’un monde baignant dans une lumière jaune où les oiseaux déboussolés volent en désordre et se cachent pour mourir. La certitude que ce monde-là n’existera plus, une fois que Louis sera parti. On sait à quel point la musique est importante chez Dolan – ici, la musique est libératrice, parce que reflétant un univers intérieur, parce que permettant de s’enfuir comme une pulsion de vie, renvoyant à des souvenirs du passé, à un premier amour et à un flashback du père. Ces fameuses visions que l’on voit avant de mourir. On sait aussi à quel point un mauvais tube pop peut vous émouvoir et, comme un effet boomerang, trouver une résonance intime. Et pour revenir à Six Feet Under, on imagine à quel point entendre à nouveau Breathe Me de Sia doit dévaster Xavier Dolan. Encore aujourd’hui. Juste la fin du monde apporte la confirmation que si Dolan fait du cinéma, c’est avant tout pour raviver l’émotion souterraine, intime, que Six Feet Under a provoquée chez lui, avec cette impression d’apprendre sur la vie, sur soi-même et sur les autres tout en invitant à voir au-delà des apparences, à voir au-delà de l’image que l’on renvoie en société. Juste la fin du monde n’est que ça. Le témoignage d’un jeune mec qui a peur de mourir avant 30 ans.

