[critique] J’ai rencontré le diable de Kim Jee-Woon

Depuis qu’il a commencé à faire du cinéma, Kim Jee-Woon passe pour un malin flamboyant qui revisite des genres (fantastique, comédie noire, polar) dans la perspective de séduire une génération nouvelle. Il en fait souvent beaucoup trop pour le propre bien de ses films, comme dans Deux Sœurs où la narration emberlificotée avait tendance à perdre le spectateur au lieu de l’accompagner vers une résolution satisfaisante. Dans son avant-dernier long métrage, Le bon, la brute et le cinglé, il s’attaquait au western postmoderne en reproduisant ce qu’il aimait le plus chez les autres (Sergio Leone comme référence matricielle) et en se référant avec ostentation à des standards européens ou américains ayant nourri sa cinéphilie. Encore une fois, beaucoup de puristes lui sont tombés dessus en lui reprochant de n’avoir aucune personnalité et de frimer comme Quentin Tarantino. Avec J’ai rencontré le diable, Kim Jee-Woon règle ses comptes et transcende une commande pour signer un thriller vigilante nihiliste et extrême, brûlant comme l’enfer. C’est aussi et surtout son meilleur film : le plus sec, le plus fiévreux, le plus substantiel, le plus abouti.

Comme toutes les oeuvres fortes, J’ai rencontré le diable risque, une fois de plus, de froisser les bien-pensants par sa remise en cause systématique des idées reçues, son sadisme, son jusqu’auboutisme suicidaire et sa misanthropie. Mais au-delà de ses ambiguïtés, il maintient un degré de fascination constant et ressemble au crépuscule d’un genre régénéré par le cinéma coréen, dont on a épuisé toutes les variations (Old Boy, de Park Chan-Wook, Memories of Murder, de Bong Joon-Ho, Public Enemy de Kang Woo-suk) ces dix dernières années. On le comprend rien qu’à la confrontation entre deux stars emblématiques : Lee Byung-hun, déjà dans Bittersweet Life, et Choi Min-Sik, aussi époustouflant que dans Old Boy, qui livre le plus naturellement du monde une performance d’ordure mémorable, proche de Robert de Niro dans Les nerfs à vif. Contrairement à un sommet comme Heat, ils n’incarnent pas distinctement le bien et le mal, la vertu et le désordre, mais le mal contre le mal dans une société dépravée où chaque coréen cache un serial-killer potentiel. Conscient de diriger deux bombes d’acteurs, Kim Jee-Woon fait monter la pression en ménageant des surprises percutantes (la scène du taxi, inoubliable) avec une puissance et une précision qu’il n’avait encore jamais atteintes et en utilisant des combinaisons visuelles (des jeux de raccords, de lumière, de composition des plans) jamais gratuites. C’est sûr, J’ai rencontré le diable n’est pas à mettre devant tous les yeux, mais il appartient à ces joyaux impurs, composés d’une main de maître et proches de la transfiguration morbide, qui dessinent les contours d’un drame humain et dépassent en plaisir tout ce qu’on pouvait imaginer. Après ce film, les matins ne seront plus jamais calmes en Corée. La peur n’a pas été aussi bonne depuis longtemps : on ne sursaute pas, on est pétrifiés.

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