« Il buco » de Michelangelo Frammartino: spectaculaire exploration souterraine aux images impressionnantes de beauté

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En août 1961, un groupe de spéléologues de l’Italie du Nord traverse le pays pour entrer dans l’abîme inexploré de Bifurto, une grotte de 683 mètres de profondeur dans le parc national du Pollino. Pendant que les Russes envoient Gagarine dans l’espace, l’Italie du boom tente, elle aussi, de se mettre à niveau en descendant là où personne n’est jamais allé.

Troisième long métrage de Michelangelo Frammartino, Il buco (le trou, en français) évoque une expédition spéléologique qui, en 1961, a exploré le gouffre du Bifurto en Calabre, afin de le cartographier. En arrivant au bout, à près de 700 mètres de profondeur, les spéléologues avaient exploré la seconde grotte la plus profonde du monde. La reconstitution de cette entreprise n’aurait qu’un intérêt anecdotique si elle ne mettait en perspective la réalité italienne de l’époque, symbolisée par l’achèvement de la tour Pirelli à 127 mètres de haut. Elle couronnait une sorte de miracle italien, l’aboutissement d’une décennie de prospérité qui avait permis au pays (surtout au Nord) de connaître une croissance inouïe grâce au plan Marshall. Entre 1950 et 60, les salaires ont augmenté de 140% et le taux de croissance annuel dépassait les 8% au tournant des années 60. En même temps, cette accélération, qui entraînait dans son sillage la consommation, allait modifier considérablement le mode de vie d’une population qui jusqu’alors avait vécu à un rythme à peu près constant depuis des siècles. Ce brusque changement avait fait dire à Pasolini que cette période était catastrophique d’un point de vue anthropologique, aboutissant à une déshumanisation.

Sur le fond, l’histoire lui a donné raison puisqu’à la fin des années 60, l’euphorie a laissé place à une vague de convulsions sociales qui a débouché sur les années de plomb. On s’éloigne apparemment du sujet d’Il buco, mais pas tant que ça, parce que le film a été tourné en 2020, et dans cette perspective, on peut difficilement ignorer l’Histoire. C’est donc avec une certaine distance que Frammartino contemple son expédition spéléologique en surlignant d’emblée le contraste qui existe entre la volonté du monde moderne de s’élever, et ce qui paraît aller en sens inverse, la descente à l’intérieur de la terre, qui procède plutôt d’une démarche introspective, modeste et silencieuse, comme une façon de méditer sur l’identité de l’homme, pour rétablir un équilibre menacé. Se pose alors, d’un point de vue à la fois pratique et métaphysique, la question de la lumière venant éclairer un endroit qui est habituellement le domaine de l’obscurité. Le cinéaste, aidé de son directeur de la photo Renato Berta, a parfaitement maîtrisé ce rapport à la clarté. Il a d’ailleurs fait un casting de lampes, pour obtenir l’intensité lumineuse et la tonalité voulues. Il en ressort que la lumière des lampes frontales n’opère que dans un champ très limité. En éclairant une petite partie, elle cache l’essentiel, ce qui donne une idée de l’immensité de la grotte. On peut y voir un lien avec la caverne de Platon, dont l’un des enseignements est de révéler l’étendue de l’ignorance de l’homme. Il y a aussi une dimension transgressive dans cette intrusion humaine dans un espace intouché. En le soumettant aux mesures scientifiques, les spéléologues limitent ce qui jusqu’alors relevait du mystère, des mythes et des légendes.

À l’exception des commentaires du reportage télé sur l’inauguration de la tour Pirelli, le film est quasiment sans paroles. Les préparatifs de l’expédition ont lieu sous le regard d’un vieux berger qui habite sur les hauteurs et semble dialoguer vocalement avec la faune et la nature. Sa position dominante, au sommet de la montagne, et à l’ombre d’un majestueux pin de Bosnie (typique de la région), suggère un mélange de sagesse, de connaissance et d’élévation spirituelle. Alors que la caverne, avec son aspect matriciel, symbolise un possible espace de révélation et de transformation, l’arbre et la montagne indiquent par leur verticalité l’axe du monde qui fait le lien entre la terre et le ciel. Tandis que les spéléologues progressent vers le centre de la terre, le vieil homme est retrouvé inanimé par les villageois qui l’emmènent dans une cabane pour tenter de le soigner. Un montage parallèle montre en alternance les progrès de l’expédition et la stagnation de son état de santé. À la fin, il retournera à la terre, mais sa voix continue de résonner dans la montagne. G.D.

4 mai 2022 en salle / 1h 33min / Drame
De Michelangelo Frammartino
Par Michelangelo Frammartino , Giovanna Giuliani

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