Deux adolescents marginaux se passionnent pour une série télé. À tel point que la frontière entre ce qui est réel et ce qui relève de la fiction commence peu à peu à s’estomper. Les années passent, le mystère demeure. Après son bizarroïde We’re All Going to the World’s Fair, Jane Schoenbrun parle à nouveau dans I saw the TV glow des mondes secrets derrière les écrans et des identités morcelées de façon plus dense, plus ambitieuse et plus accessible.
Comment trouver sa place dans le monde quand on est ado dans les années 90, qu’on se sent en marge et sensible, qu’on vit en banlieue, que vos parents ne vous comprennent pas, mais que la seule chose au monde qui vous comprend, c’est votre télévision qui diffuse des programmes bizarres? C’est le beau sujet de I saw the TV glow, rapidement vendu comme un teen movie estampillé A24 et présenté à Sundance. C’est en réalité un long métrage introspectif et universel qui donne envie de parler de soi; ce que Jane Schoenbrun, aux commandes, continue de faire très bien après son troublant We’re All Going to the World’s Fair qui jouait sur la même idée d’une adolescence en pleine mutation, d’un secret derrière un écran, d’un monde virtuel à découvrir et à déchiffrer.
Dans son nouveau long, la «télé qui brille» du titre, c’est ce média d’avant l’Internet, source de culture fédératrice pour de nombreux ados d’alors, aux États-Unis comme ailleurs. En France, des séries comme Buffy contre les vampires avaient le vent en poupe les samedis soir et il était possible pour les plus aventureux de découvrir de tout, y compris des films chaos qui n’avaient pas froid aux yeux à des heures tardives (merci Dionnet, merci Arté et son cycle scandale, merci Lolo Ferrari et ses Nuits de la pleine lune…). Jane Schoenbrun (37 ans aujourd’hui) vient de cette culture-là et Owen (Ian Foreman, puis Justice Smith), protagoniste de I saw the TV glow aussi. Lors d’une soirée électorale en 1996, laissé à lui-même pendant que sa mère remplit son bulletin de vote, il rencontre Maddy (Brigette Lundy-Paine) qui bouquine une revue sur la série The Pink Opaque, dans laquelle deux ados connectées par la pensée combattent un ennemi diabolique et ses sbires envoyés sur Terre – un pastiche évident de Buffy contre les vampires. Une série diffusée si tard qu’il ne l’a jamais vue, mais qu’il rêve de voir.

Owen est alors invité chez Maddy pour découvrir le soap cheesy; et dès les premières images, c’est un séisme intérieur: il découvre deux héroïnes auxquelles il s’identifie, entend parler d’un certain Mr Mélancolie, succombe à la poésie des monstres, voit une lune Méliès grimaçante, en tombe raide-dingue, le cœur battant. La série The Pink Opaque lui parle, il en est sûr. Il en devient vite accro, demandant alors à ses parents la permission de la regarder et se prend une remarque pleine de mépris de son père (Fred Durst de Limp Bizkit!), lui demandant pourquoi il s’intéresse à cette émission «pour les filles». Que répondre? Ne rien répondre, le jeune Owen l’a bien compris. Il continuera, à l’abri des celles et ceux qui ne le comprendraient pas, à voir la série comme un rendez-vous secret d’après-minuit, sans le dire, pour que ça devienne un exutoire, un refuge face au monde exsangue autour de lui.
En fait, il n’y a pas que le simple écran de télévision dans I saw the TV glow, mais bel et bien plusieurs écrans, comme autant de niveaux de lecture, d’univers secrets et multidimensionnels prêts à être fréquentés et qui demandent à ce qu’on les active. Le premier univers en question, c’est cette sensation de vivre dans une série pour mieux s’y perdre, jusqu’à l’obsession maladive. Lorsque Maddy disparaît sans laisser de traces pour rejoindre un autre monde, un nouvel univers apparaît. Un mystère à la Laura Palmer se met soudain en route dans l’inconscient des cinéphiles, semblant lorgner du côté de la série Twin Peaks. Mais c’est une fausse piste, rapidement évacuée d’ailleurs: Schoenbrun fait appel à des références culturelles comme des faisceaux de lumière dans la nuit noire d’une vie ado. Idem lorsque est cité Richard Kelly ouvertement – l’arrivée au bahut sur fond de Starburned and Unkissed de Caroline Polacheck renvoie à celle de Donnie Darko avec Heads Over Heels de Tears For Fears. Toute cette filiation, tous ces clins d’œil, toute cette stylisation afférente (teintes lumineuses roses, violettes et bleues, effets stroboscopiques) ne sont que des clignotements dans un brouillard opaque. Autant de cache-sexes de préoccupations plus grandes sur l’identité.

Le récit va progressivement prendre une autre direction, infiniment plus folle et plus poignante, que celle du simple teen-movie fantastique et nostalgique des prémisses. Car le second long de Jane Schoenbrun ne se contente pas de rester à l’état adolescent, il va enjamber les années au gré d’ellipses, avec une liberté totale, pour se recentrer sur son vrai sujet. C’est avec une image de télévision en feu, symbole d’une culture qui flambe et qui disparaît à jamais, que le film, prenant très au sérieux les affres adolescentes, va aller jusqu’au bout de sa logique adulte: mettre en miroir deux destins (Maddy et Owen) au gré des années qui défilent lentement puis de plus en plus vite, réveillant les éveillés ou assommant les endormis. Comme dans Matrix, il faut choisir la bonne voie. I saw the TV glow ressemble en cela à un épisode de La quatrième dimension, mais où le merveilleux ne serait réservé qu’aux écrans d’ailleurs, qui serait privé de surnaturel, qui ne serait qu’existentiel, solidement fixé dans un monde-tombeau, froid comme la mort, mélancolique comme une vie manquée. Un film qui aimerait sans doute avoir l’énergie dark-cool d’un Gregg Araki, mais qui est plombé, contaminé, poursuivi et trahi par sa lame de fond. À savoir la solitude terriblement contagieuse de son héros Owen qui prend toute la place dans la dernière partie et fait des apartés face caméra à la manière d’un journal intime pour recueillir sa peine de vivre dans le silence froid d’une maison de banlieue empestant l’ennui. Il comprend, ou plutôt nous comprenons pour lui, trop tard qu’il a passé toute son existence à la regarder assis sur un canapé, comme le simple spectateur de série tv qu’il est resté depuis l’adolescence. Au lieu de vivre sa vie.
À travers lui et sa solitude de maudit, il est évidemment question de l’héritage de cette pop-culture dans une vie, à laquelle David Robert Mitchell avait donné une réponse terminale dans le très sous-estimé Under the silver lake, réponse lucide à cette question: «Est-ce que la culture partout, tout le temps, comme paravent du monde, nous sauve du réel?». De façon moins définitive et non sans maladresse, Schoenbrun vante cet art comme révélation de soi et dit la nécessité de transformer sa vie pour la faire sienne, au risque d’être trop explicite (le récit de Maddy lors de retrouvailles tardives avec Owen). Mais, sans jugement pour autant, assure aussi que c’est plus facile à dire qu’à faire. Au départ réunies pour la même fascination d’une série jusqu’à l’identification, les trajectoires de Maddy et Owen finissent par rejoindre deux mondes différents et donc se séparer, comme deux chemins possibles pour une même personne: l’un où il s’agit d’assumer qui on est vraiment, son identité, son genre, son être, soit Maddy, double évident de Schoenbrun; et l’autre où rien ne serait assumé par peur de se découvrir, soit Owen, cet autre double n’ayant pris aucun risque et n’ayant connu aucun accident dans sa vie, à en devenir un fantôme, condamné à errer dans les limbes d’un autre monde dans une autre fiction, seul derrière son écran, physiquement vieilli, mais dont le cœur bat encore, malgré tout, en souvenir d’un passé réenchanté. Une consolation face à son présent désormais désenchanté.
1h 40min | Epouvante-horreurDe Jane Schoenbrun | Par Jane Schoenbrun Avec Justice Smith, Brigette Lundy-Paine, Ian Foreman |
1h 40min | Epouvante-horreur


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