« Fermer les yeux » de Victor Erice: le retour du réalisateur de « L’esprit de la ruche », le come-back le plus chaos de 2023

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Victor Erice n’avait rien réalisé depuis 30 ans. Ce retour tient autant du miracle que du testament. Il faut dire qu’à 83 ans, on ne s’attendait pas à revoir l’auteur de L’Esprit de la ruche. Non pas que Victor Erice avait disparu dans les limbes depuis trois décennies, mais il s’était retiré dans une forme de retraite monacale, uniquement troublée par des projets de films institutionnels. La rareté et l’absence (et le manque?) sont toutefois des constantes dans son cinéma, lui qui avait réalisé seulement trois films, un par décennie, entre 1973 et 1992.

De L’Esprit de la ruche au Songe de la lumière, en passant par Le Sud, Erice s’est bâti une filmo singulière et précieuse dans le paysage espagnol, marquée par une splendeur picturale inouïe. Sur ce point, Fermer les yeux est décevant, affichant une image ingrate et blafarde, plus proche du téléfilm luxueux. La force du film se trouve ailleurs, dans sa mélancolie et son classicisme faussement suranné. Une ouverture en 35mm, une mise en abyme (film dans le film), puis plus loin la disparition fantasmée d’un acteur, Julio, clé de voûte de l’histoire, sont quelques-unes des saillies qui viennent troubler le faux-rythme de ce film d’enquête, où les errances, les retrouvailles et la tendresse se substituent au suspense coutumier du genre.

Fermer les yeux est plutôt un film de fantômes, de cinéma, et plus certainement ceux de son auteur. Miguel, le protagoniste, est le double d’Erice, cinéaste qui n’a pas tourné depuis 20 ans et un projet avorté de film en raison de la disparition de son acteur principal, Julio. Seuls deux rush d’une vingtaine de minutes subsistent: le prologue et l’épilogue, occupant d’ailleurs la même place dans Fermer les yeux. Lancé malgré lui dans à la poursuite de son passé à la suite de la programmation d’une émission télé, cousine espagnole de Perdu de vue et Non élucidé, sur la disparition de Julio, Miguel va remuer des souvenirs enfouis, écrasant alors chaque scène, chaque plan du film de sa mélancolie. Parmi les passages les plus émouvants du film, les quelques apparitions d’Ana Torrent, qui a gardé les mêmes traits juvéniles qui étaient les siens dans L’Esprit de la ruche.

Si Erice cite L’Arrivée d’un train en gare de la Ciotat, par l’intermédiaire d’un flipbook, ou encore Rio Bravo, lorsque Miguel chante à la guitare «My Rifle, My Pony and Me» (chantée par Dean Martin et Ricky Nelson dans le film de Hawks), ce sont aussi ses propres films qu’il exhume, et notamment ceux qu’il n’a pas pu faire. En 1995, Erice avait écrit le scénario d’une adaptation des Nuits de Shanghai de Juan Marsé, engageant même la préparation du tournage. Malheureusement, la production ne suit pas, et le projet est définitivement abandonné en 1999, malgré une édition du scénario en 2001. Cruauté du destin, Fernando Trueba réalise l’année suivante sa propre adaptation du roman de Marsé. Or, le film avorté de Miguel a des ressemblances troublantes avec le livre que voulait adapter Erice. Ce geste de dévoilement et d’introspection, qu’on accomplit notamment en « fermant les yeux », parvient malgré tout à nous émouvoir et à affirmer la dimension testamentaire et fantomatique d’un tel objet. M.B.

16 août 2023 en salle / 2h 49min / Drame
De Victor Erice
Par Victor Erice, Michel Gaztambide
Avec Manolo Solo, José Coronado, Ana Torrent
Titre original Cerrar los ojos

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