« Decision To Leave » de Park Chan-wook: un thriller obsessionnel par un pyromane du film noir

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Avec Decision to leave, Park Chan-wook atteint un sommet qu’il serait tentant de comparer à Sueurs froides d’Alfred Hitchcock, tout en précisant que le film est dépourvu de tout soupçon d’influence et se suffit à lui-même. Pareillement, il raconte une obsession, mais en cherchant sans arrêt à détourner l’attention sur ce qu’il est vraiment. De ce point de vue, le titre est typique de cet art de prendre le spectateur à contre-pied: en faisant référence au mariage du personnage principal, il laisse entendre que celui-ci va se poser la question de savoir s’il doit quitter sa femme, alors que la suite révèlera non seulement que la question doit se poser autrement, mais qu’elle est contingente.

Le vrai sujet, c’est l’accident qui détourne le chemin apparemment tout tracé du détective Hae-joon. C’est un enquêteur à l’ancienne, qui ne supporte pas l’échec et travaille avec une rigueur qui gêne parfois ses collègues. À la maison, il vit un mariage apparemment sur des rails avec sa femme, adepte de la santé par les plantes, qui lui interdit de fumer. Jusqu’au jour où Hae-joon doit enquêter sur la mort d’un notable, tombé en faisant de l’escalade. L’affaire ressemble à un accident, mais l’inspecteur flaire du louche, d’autant que la veuve Seo-rae le trouble pour plusieurs raisons. D’abord, ses réponses sont bizarrement floues, même si cette imprécision s’explique par sa légitime méconnaissance de la langue coréenne (elle est d’origine chinoise). D’autre part, elle exerce sur Hae-joon une attraction évidente, à laquelle il va succomber jusqu’à l’obsession, son enquête lui servant de prétexte pour la surveiller jour et nuit. On se rend compte qu’elle s’en rend compte, et elle va s’en servir pour le manipuler, peut-être parce que l’attraction est réciproque.

La suite est une série de jeux d’approches, de ruses et de stratagèmes pour amener l’autre à se dévoiler. Park Chan-wook et sa scénariste Seo-kyeong Jeong ont élaboré pour la raconter un scénario extraordinairement complexe, mis en scène avec une égale méticulosité: chaque raccord est pensé avec une sophistication rare, et le soin apporté dans tous les départements est du même niveau, que ce soit la photo magnifiquement composée de Ji-yong Kim, ou les décors, aussi bien intérieurs (l’appartement de Hae-joon avec son papier peint qui introduit le motif de la vague) qu’extérieurs (le sommet d’où tombe le premier mari de Seo-rae est une création intégrale). Tant de finesses pourraient détourner l’attention, mais au bout d’un moment, on finit par les oublier pour se concentrer sur les rebondissements incessants.

La vraie force du film vient de son interprétation, en particulier celle de la phénoménale Tang Wei. Depuis son rôle inoubliable dans Lust, caution d’Ang Lee, elle n’avait pas eu l’occasion de déployer à ce point sa stupéfiante palette d’artifices qui vont du plus subtil au plus explicite, pour incarner un personnage fragile, sensuel et dangereux. Parmi son arsenal, le langage joue ici un rôle crucial, qu’il soit gestuel ou verbal, et le cinéaste le maîtrise en toutes circonstances, en particulier lorsqu’il fait utiliser à Seo-rae le traducteur de son smartphone pour parler en chinois. Apparemment, c’est pour être plus précise et plus franche, mais on dirait que c’est pour mieux nous perdre: tel le sphinx, elle parle par énigmes, parfois en citant des dictons qu’il faut interpréter avant de le resituer dans le contexte de l’intrigue. Elle-même fait comprendre à Hae-joon (qui lui aussi a beaucoup de mal à s’exprimer directement) comment elle a interprété un message qu’il lui a laissé. C’est beau et tragique, et rempli de tellement de subtilités que le film exige des visions multiples. G.D.

29 juin 2022 en salle / 2h 18min / Romance, Drame, Policier
De Park Chan-Wook
Scn Park Chan-Wook, Chung Seo-kyung
Avec Tang Wei, Park Hae-il, Go Kyung-pyo
Titre original Heojil Kyolshim

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