« Lunettes noires » de Dario Argento: pas un grand film, simplement un bon petit giallo à l’ancienne

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Lunettes noires (Occhiali Neri), le dernier Dario Argento, qui n’avait pas réalisé de long-métrage depuis dix ans, prend les atours d’un bon petit giallo à l’ancienne. Cela valait le coup d’attendre. Disponible en France sur MyCanal.

On a beaucoup espéré, avec une naïveté teintée d’une pointe de perversité, le réveil du Dario Argento des grands jours, lui qui ne cesse de traîner des casseroles depuis son improbable Fantôme de l’opéra. Point d’orgue de ces attentes déçues et trahies avec son Mother of Tears, qui avait le mérite de bien porter son nom vu tous les pleurs de rires et de rages laissés sur son sillage. Qui aurait pu imaginer le réalisateur des Frissons de l’angoisse égaler ses camarades Bruno Mattei et Claudio Fragrasso dans l’embarras et la zédérie? Depuis, plus question de rêvasser: Giallo et Dracula 3D n’ont été que des clous en plus sur un cercueil déjà fermé. C’est dire si l’annonce de Occhiali Neri, un giallo à l’ancienne à la structure voisine d’Un chat à neuf queues (un aveugle, un môme, un tueur), excitait les foules. On avait juste une envie: que Dario cesse de fouiller les plaies avec son rasoir. Et soudain… «Lunettes noires, vous qui transformez le jour en soir»: un miracolo! Ne tournons pas autour du pot: Occhiali Neri n’est ni un chef-d’œuvre, ni un grand film, mais purement et simplement une bonne petite série B. Ce qui tient, il va sans dire, du pas de géant aux vues des précédentes exactions du maestro. L’homme a-t-il pu enfin s’adonner à une introspection totale de ses ratages? Ou s’est-il cette fois bien entouré? Et il y a de quoi se demander, tant la gêne bisseuse qui entachait ses derniers travaux semble s’être dissipée…

Dans une Rome de fin du monde, une brune, blanche comme la mie, lèvres pulpeuses, robe rouge au milieu des badauds, totale créature argentienne, voit des silhouettes s’amasser pour contempler une éclipse. C’est à la fois inutile, bizarre, beau et électrique. Le film vient de commencer, et l’on ressent un Argento effect qu’on croyait enseveli à jamais. On apprendra que la demoiselle, prostituée qu’on aurait bien imaginée sur un plateau de Berlusconi à chanter de l’italo-disco, est sur la liste d’un psychopathe qui entend vider Rome de ses travailleuses du sexe. Retrouvée et chassée, la jeune femme perdra la vue et gagnera un compagnon d’infortune, en la personne d’un petit garçon dont la famille n’a pas survécu à une mortelle rencontre. Passé un premier meurtre très énervé, Argento met la pédale douce et s’intéresse davantage au destin de son héroïne malheureuse, plongée du jour au lendemain dans une totale éclipse du cœur et des yeux, plutôt qu’à son bodycount (léger et peu imaginatif, soyez prévenus).

Certes, Signor Dario n’est toujours pas un maître de l’intime, mais l’émotion passe et on s’attache à ce duo improbable, et la réalisation, élégante avec son solide 2:35, tient bon la barre. Il n’est plus tant question de faire gicler le sang ou de faire des looping avec madame Louma comme au bon vieux temps, et il faut croire que cette modestie racée va assez bien à ce petit thriller sans chichi. Bonus pas négligeable: Arnaud Rebotini chasse l’indécrottable Claudio Simonetti avec de la pure eurodance des ténèbres (constituant l’un des énormes atouts du film). Argento s’en va même retrouver les détours du conte comme il le fit au temps de Phenomena, lors d’un final nocturne où la dame sans yeux et l’orphelin tentent de se frayer un chemin dans une forêt noire, entre nids de serpents et ogre puant. Pour une fois qu’un Argento ne donne pas envie de perdre la vue, faut se réjouir. J.M.

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