« Beau is Afraid » de Ari Aster: prodigieuse odyssée introspective

0
2744

Avec Beau Is afraid, Ari Aster revient en arrière pour terminer un projet inachevé. Ce qui devait être son premier long métrage a été ajourné pour différentes raisons, mais il témoignait déjà de préoccupations quasi obsessionnelles puisque Aster avait ébauché quelques-unes de ses idées dans deux courts métrages. Beau (2011) avait déjà trouvé le prénom et le mode opératoire d’un personnage principal empêché de sortir de chez lui parce qu’un voisin avait volé ses clés, et qu’une avalanche de malheurs incitait à appeler sa mère à la rescousse. Dans Münchausen, le personnage principal n’a pas de prénom, mais il est identifié dans le générique comme «boy», qui peut être vu comme une extension de Beau. Comme tous les garçons de son âge, il part à la fac, mais sa mère maladivement possessive invente des stratagèmes pour le faire revenir à la maison. En droite ligne de ces premiers travaux, Aster développe dans Beau is afraid l’idée de l’adulte qui n’a jamais vécu normalement parce qu’il n’a jamais réussi à s’affranchir de l’influence de sa mère.

Pour la raconter, Aster délaisse l’horreur d’Hérédité et de Midsommar au profit d’un absurde kafkaïen mâtiné de comédie noire qui suggère une parenté avec Woody Allen, les Coen bros, Charlie Kaufman ou Darren Aronofsky, mais avec un ton et un style bien à lui. Sous l’apparence d’une parodie de psychanalyse, il a imaginé une odyssée introspective qu’il a divisée en quatre chapitres, chacun révélant un peu plus les véritables raisons de l’évolution entravée de Beau. De même que dans le court métrage Beau, on ne sait pas si l’environnement monstrueux dans lequel évolue le personnage est un reflet de la réalité ou de son imagination. L’endroit ressemble à l’idée qu’on pouvait se faire des pires quartiers de New York à la fin des années 70: tout est délabré, tandis que le comportement des habitants varie entre l’hostilité et la psychose agressive. Le premier chapitre décrit ce milieu, tout en détaillant les efforts avortés de Beau pour aller rendre visite à sa mère, jusqu’au moment où la série noire atteint un sommet délirant. Il se réveille fracassé au chapitre 2, recueilli par un couple qui prend soin de lui comme de leur propre fils, le vrai étant mort à la guerre. Mais il est de plus en plus pressé de rejoindre le domicile maternel, ayant appris que sa mère avait été victime d’un accident funeste.

Chaque chapitre a une ambiance particulière qu’Aster illustre en conséquence, avec une inventivité foisonnante, remplissant l’image de détails signifiants trop nombreux pour être appréciés à leur juste valeur dès la première vision. Aster se confirme aussi en narrateur magistral, qui arrive à remplir l’intrigue sans nécessairement avoir besoin d’être explicite. Par exemple, la mère de Beau n’apparaît à l’écran qu’à la fin du parcours et pendant une durée limitée, ce qui n’empêche pas sa présence de se faire sentir en permanence et à un point presque caricatural. Tel un cliché freudien, elle convoque toutes les hypothèses de cette relation œdipienne: castratrice, possessive, étouffante, manipulatrice… Elle est au centre des questions qui se posent à Beau et qui trouvent des fragments de réponses au fil de son itinéraire. Pourquoi a-t-il si peur de tout, et surtout du sexe? Un flash-back dévoile une atroce explication que sa mère lui a racontée étant enfant à propos de la mort de son père, et qui a contribué à son incapacité à évoluer. Longtemps après, il vérifiera que l’histoire était fausse, mais en partie seulement, à l’occasion d’une scène de sexe à la fois hilarante et terrible.

Ari Aster a donné une liste de films à voir avant de voir Beau is afraid, et parmi eux, il cite Une question de vie ou de mort (Michael Powell et Emeric Pressburger, 1946). La référence est assez claire dans une des toutes dernières séquences du film, mais on pense aussi à un autre film de Michael Powell, Les chaussons rouges (1948) pour sa façon d’utiliser la grammaire spécifique du cinéma dans le but d’amplifier un artifice à l’origine théâtral. Le procédé a lieu au cours du troisième chapitre, le plus surréaliste: Beau a trouvé refuge auprès d’une troupe de comédiens qui opèrent dans la forêt, et au cours d’une représentation, il s’identifie tellement à ce qui est représenté sur scène qu’il se projette dedans totalement. Pour l’exprimer, la caméra traverse le quatrième mur, monte sur scène et adopte le point de vue de l’acteur. À ce moment, Beau voit sa vie défiler, pas seulement celle qu’il a vécue, mais aussi celle qu’il aurait dû vivre s’il avait été libre, et jusqu’à celle qui pourrait aussi advenir.

L’espace et le temps sont alors abolis à l’occasion d’un moment stupéfiant qui superpose toutes les possibilités dans une sorte d’«ici et maintenant» suspendu. C’est un des sommets du film qui utilise toutes sortes d’artifices, y compris l’animation (incidemment, la séquence rappelle aussi le clip Bachelorette, que Michel Gondry a réalisé pour Bjork, en y ajoutant la dimension métaphysique).

Dans le dernier chapitre qui laisse enfin l’actrice Patti Lupone libérer tout le potentiel effrayant de la mère, Aster n’en finit pas de sidérer par l’inventivité et l’élégance de sa mise en scène. Il a une façon magistrale d’utiliser l’espace de la maison, qui rappelle ce qu’il avait expérimenté avec les maquettes dans Hérédité, mais poussé à un degré de sophistication tel qu’on se demande comment il a fait. Comme pour beaucoup d’éléments de ce film prodigieux, il demande à être revu plusieurs fois avant de révéler toutes ses richesses. G.D.

26 avril 2023 en salle / 2h 59min / Comédie, Aventure, Drame
De Ari Aster
Avec Joaquin Phoenix, Nathan Lane, Amy Ryan

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici