[CRITIQUE] ARTHUR RAMBO de Laurent Cantet

0
926

Une histoire vraie. Qui est Karim D.? Ce jeune écrivain engagé au succès annoncé ou son alias Arthur Rambo qui poste des messages haineux que l’on exhume un jour des réseaux sociaux…

Rien à voir avec Sly. Laurent Cantet, cinéaste capable de disséquer la société comme elle va mal (Ressources humaines), de raconter la jeunesse actuelle (Entre les murs), d’explorer le poison des réseaux sociaux (L’Atelier) et de raconter des dérives solitaires (L’emploi du temps), semblait la personne adéquate pour narrer l’ascension, puis la déliquescence d’un jeune de banlieue rattrapé par son passé sur les réseaux sociaux – soit la trajectoire cramée de Mehdi Meklat, qui avait acquis une notoriété en chroniquant les quartiers défavorisés, devenant ainsi icône des Inrocks, avant de tout arrêter après l’exhumation de tweets antisémites, homophobes, racistes et sexistes qu’il avait écrit sous pseudo. Le film s’inspire donc très ouvertement de cette sensation littéraire devenue un paria, sous les traits de Karim D. (Rabah Naït Oufella).

C’est ce personnage qui intéresse Cantet, ce mouvement ascension/décadence dans une société d’apparences qu’il va tenter de circonscrire de façon cinématographique, avec une succession de scènes «à faire», pas toujours heureuses, pour raconter par le menu ce qui s’est passé: de l’exposition du scandale sur les réseaux sociaux tandis que l’homme participe à une fête dans un milieu parisien branchouille au retour à la case départ, dans sa banlieue. Mais le film n’est que ça. De la même manière que Karim D./Mehdi M. a fini prisonnier de son double virtuel, Laurent Cantet semble prisonnier de son sujet. Sans doute par peur d’ajouter un surplomb moralisateur, il embrasse trop la part sociologique et survole, pour ne pas dire élude, toute la dimension psychologique, voire la complexité d’une telle explosion en plein vol. C’est un parti-pris et certains y verront une forme de retenue ou un voile de pudeur, mais le récit se prive d’ouvrir des portes plus pertinentes ou des pistes plus dérangeantes sur les conséquences d’une parole mythomane ou décomplexée et sans impunité. Et des exemples récents (et tragiques) ne manquent pas pour appuyer ce propos…

On sort de la salle un peu surpris de nager en eaux tièdes et de ne pas y trouver plus que ce que l’on a déjà vu/lu ailleurs sur le cas Mehdi Meklat: qu’il ait perdu gloire et prestige du jour au lendemain est une chose (pas sûr que cela justifie un long métrage, d’ailleurs… ou alors un doc par le principal concerné, peut-être…), mais n’y avait-il pas, en partant de ce portrait, quelque chose à creuser sur notre époque du virtuel et du paraître, et ce, sans pour autant passer pour un vieux con réac? Arthur Rambo est un film poli qui s’excuse presque d’exister ou de soulever des questions de peur de passer lui-même pour inconfortable ou donneur de leçon. Alors qu’avec un sujet pareil, Cantet était en mesure de nous renvoyer à tous un vrai miroir, fut-il déplaisant, sur les maux du siècle (dualité, narcissisme etc.)… Il renvoie à un cas singulier en oubliant de penser aux autres tapis dans la même ombre et, du coup, ne laisse aucune empreinte tenace. C’est d’autant plus rageant que Cantet trouve son bon sujet qu’à la toute fin, dans ce que le film recèle de moins programmatique et de plus intense: une confrontation entre deux frères qui, d’un coup, donne à voir les ravages d’une telle provocation, comment elle est perçue, entendue, interprétée en société. C’est hélas seulement à ce moment-là que ça vibre et que ça touche à un nerf sensible, et très contemporain. T.A.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici