En apparence, Amer ressemble à un giallo nostalgique comme on n’ose plus en produire aujourd’hui. Ce qui, en soi, constitue une bonne nouvelle et donc un motif de réjouissance. Oui mais voilà : les réalisateurs belges Bruno Forzani et Hélène Cattet ne se sont pas contentés d’un simple hommage vintage et témoignent pour leur premier long d’une vraie ambition. En une heure trente, ils racontent la dérive mentale d’une schizophrène paranoïaque rétive au contact humain, au rapport sexuel, au regard des autres. On la voit enfant, ado, adulte et elle est incarnée par trois actrices différentes, quelque part entre la poupée brisée, la bombe sexuelle et le monstre sanguinaire. Rien que dans leurs expressions et surtout la manière dont elles sont filmées, il y a quelque chose d’instinctivement dérangeant. La substance, il faut la chercher dans la forme (le son, le montage, le cadre, la photo, le Scope), obéissant au principe de la réalité déformée. A l’écran, tout ce que l’héroïne ressent, perçoit, entend, est amplifié à l’infini pour que le spectateur tutoie son abîme.
Toute la première partie correspond à une période d’ébullition mortifère entre terreurs enfantines et peurs primitives, caractérisée par le trauma, l’opacité du corps, la friction électrique entre la lumière et les ténèbres. La suite propose un affrontement entre cet univers intérieur féminin et un monde extérieur masculin. Plusieurs motifs obsessionnels sont ressassés : le sexe, l’enfermement, l’autodestruction, la morbidité, la putréfaction, l’eau. Dans une séquence surréaliste évoquant Arrabal (J’irai comme un cheval fou), l’héroïne devient fontaine et remplit l’eau du bain en jouissant. Plus tard, lors d’un meurtre baroque, les larmes d’une victime (un homme) sont assimilées à du sperme, éjaculant de plaisir dans la douleur. En captant l’essence du giallo dans ce grand-huit expérimental et fétichiste, Forzani et Cattet organisent une multitude de plans tordus, pourvus d’une incroyable licence poétique.
Pour ceux qui ne connaissent pas les conventions du genre, c’est une aubaine pour s’initier à un cinéma différent. D’autres liens s’adressent en revanche aux amateurs du bis et de l’underground des années 70. Le score pioche dans les répertoires de Stelvio Cipriani (La police a les mains liées, de Luciano Ercoli) et d’Ennio Morricone (La tarentule au ventre noir, de Paolo Cavara). L’abstraction colorée convoque Dario Argento (Inferno). L’apparition des motards semble descendre d’un songe de Kenneth Anger (Scorpio Rising). C’est comme une vision remontée des abysses du subconscient, un mauvais rêve. Cet exercice de style, nourri de symboles et de métaphores, n’est pas accessible à tous (trop tranchant pour laisser indifférent, trop engagé pour ne pas diviser) mais rappelle que l’inconscient n’est pas toujours propre, que les cauchemars n’ont pas forcément de rapport avec la morale, qu’un film peut aussi dire plus par son cadre, ses couleurs et sa bande-son que par son scénario.

