On a (enfin) vu « Aggro Dr1ft », l’expérience hallucinée de Harmony Korine

Après une présentation à la Mostra de Venise et une tournée dans les bars à strip-tease aux États-Unis, Aggro Dr1ft de Harmony Korine sort enfin en VOD, via le site de EDGLRD, nouveau studio multimédia du réalisateur de Gummo, réunissant des adeptes d’effets visuels, de beaux-arts, de médias sociaux, d’impression 3D, de jeux vidéo et de skate. Expérimental et radical (donc pas du tout substantiel, à dessein), le résultat est une splendeur visuelle et musicale.

On aurait adoré le découvrir dans une salle de cinéma, avec le volume à fond; on se contentera d’un visionnage en VOD. C’est la seule chance de pouvoir découvrir le si mystérieux et si insortable Aggro Dr1ft. De quoi ça parle, au juste? De la dérive d’un tueur à gages de Miami (l’acteur espagnol Jordi Mollà) missionné pour abattre sa prochaine cible, pour qui le monde se divise en deux (ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent) et qui veut protéger sa famille d’un monde en proie à différentes formes de démons. Une trame a priori classique, ici totalement dynamitée par un feu d’artifices visuel, soit des infrarouges aux couleurs arc-en-ciel provoquées par l’image thermique, puis par une IA, et une sublime déflagration musicale – la BO, signée Araabmusik, confère un climat très mélancolique et très beau aux nombreuses visions d’un autre monde.

À la Mostra de Venise, où il a été présenté en septembre 2023, les critiques et les spectateurs ont assez unanimement pointé du doigt les limites d’une telle expérience, parfois avec des gros mots sur Letterbox que nous nous étions amusés à recenser. Bien sûr, on peut facilement trouver cette expérience vaine (pourquoi une telle débauche d’effets pour une histoire aussi embryonnaire?), gratuite et provoc à deux balles, fascinée par sa célébration d’un univers ultra-viril en boucle. Mais ça ressemble en réalité plus à un « jeu-vidéo-de-cinéma-musical » en bout de course, à bout de souffle, déchargé, dévitalisé, sans batterie. La représentation d’un monde de gros bras, de gros guns et de grosses bagnoles qui file comme une comète vers un crash, vers sa fin. Plus que de transcendance, de complaisance ou de fascination viriloïde, il s’agit de rendre compte d’une vraie vacuité (dialogues ouvertement ridicules, fantasmes masculins qui débandent, postures grotesques de strip-teaseuses autour d’un mâle beuglant comme un débile, etc.) et de révéler la dimension terminale de tout ce qui se raconte ici.

Car il s’agit bien d’en finir avec tout le monde d’avant et même avec le cinéma d’avant, celui, traditionnel, véhiculant des schémas, des notions, des structures et des valeurs patraques – Korine ayant déjà dit à quel point le cinéma actuel l’ennuyait profondément. Pas un hasard si les personnages ne sont pas du tout incarnés, apparaissant à l’écran avec des silhouettes, des bouts de crânes, d’os et de circuits électroniques. Comme des fantômes. Entre deux séances, les festivaliers n’ont peut-être pas bien mesuré le dynamitage en règle consistant à jeter tous les repères usuels aux orties, trop focalisés sur l’écume, le côté potentiellement déplaisant et branchouille du style Korine dont on se demande depuis le début s’il tient du génie ou de l’escroquerie. Reste que, de cette explosion unique en son genre et colorée au fort goût de chaos, incroyable fusion du septième art, de la cinématique de jeu vidéo, du clip musical et de l’intelligence artificielle, naîtra forcément quelque chose. Ou bien autre chose. Une révolution sur le point d’éclore? Nul ne le sait et il serait bien imprudent de s’y risquer – Korine n’est pas un radical pur et dur comme Barry Doupé mais un radical branché. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que l’expérience en vaut la peine. Même sur un écran d’ordi, Aggro Dr1ft est à tester absolument.

1h 20min | Expérimental
De Harmony Korine | Par Travis Scott
Avec Travis Scott, Jordi Mollà

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