[CONTINENTAL CIRCUS] Jérôme Laperrousaz, 1972

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Continental Circus met en évidence les risques pris par les pilotes mais aussi la lutte des classes entre les riches pilotes d‘écuries comme Agostini et les prolos des circuits comme Jack Findlay… Dans les deux cas une même passion et une farouche envie de vivre vite et dangereusement…

Avec Continental Circus, titre-surnom donné au championnat du monde de vitesse moto à la fin des sixties, le documentariste Jérôme Laperrousaz s’attache pendant une saison à des forains de la mort. En l’occurrence, à un pilote qui a eu le goût du risque et l’amour du sport : l’australien Jack Findlay remplaçant Bill Ivy, décédé pendant les essais du Grand Prix d’Allemagne de l’Est la même année. Effectivement, cette année sera l’année de tous les dangers. Une année maudite, ponctuée de chutes, parmi les flammes et les morts.

L’envie de Jérôme Laperrousaz, c’est de raconter l’addiction et, derrière cette addiction, révéler comment les pilotes privés passionnés galèrent financièrement (ils ne survivent que grâce aux primes gagnées pendant les courses). Ainsi, Jack Findlay est mis en opposition à un pilote d’usine : le champion du monde italien Giacomo Agostini, son rival de toujours qui lui a damné le pion l’année précédente. Sans faire abstraction de cette émulation ni de cette réalité rude, Laperrousaz extraie par la simple force des images quelque chose de poétique. Peut-être parce qu’il raconte une transcendance (le dénuement, l’intransigeance, la beauté esthétique), s’attache au dévouement et au regard de la compagne du pilote (Nanou). Et incidemment adopte différents points de vue sur l’action, celui de la caméra subjective, celui des gens, anonymes ou pas, qui scrutent le spectacle avec intensité et le sien aussi (rien ne peut être écrit ou inventé, ce qu’il filme se construit sur l’instant, de manière instantané et il n’est jamais à l’abri du pire). Dans ce cinéma-vérité décryptant la société du spectacle, la vitesse provoque la jouissance. La peur au ventre, la fureur de vivre comme l’angoisse de mourir.

Recevant le Prix Jean Vigo pour ce film comme une évidence, Jérôme Laperrousaz, qui n’avait alors que 24 ans, a pu mettre des caméras embarquées sur les motos et casques des pilotes (chose inédite à l’époque). Au moment de capter ces images, il avait Pylône de Faulkner en tête. Dans son roman anti-Faulknérien, l’écrivain décrivait un groupe de chevaliers du ciel vivant leur passion de façon précaire aux antipodes des normes de la société de l’époque. Ce même roman ayant inspiré La ronde de l’aube (Douglas Sirk, 1958) où, pareil, des pilotes acrobatiques, héros de la Première Guerre mondiale, habitués à braver les dangers, devenaient la distraction d’une Amérique marquée par la grande crise économique. Oui, Continental Circus a bien quelque chose de Faulkner, comme dans L’équipée sauvage avec Marlon Brando où des anges noirs chevauchaient leurs machines en quête d’un romantisme hardcore (et fatalement toxique). Au-delà de l’aspect documentaire en soi fascinant, ce parangon du cinéma motard, culte pour de nombreux cinéastes, d’Otto Preminger à Don Siegel en passant par Jacques Audiard, parle vraiment de cette pulsion de mort, de ce qui nous incite à jouer avec le feu pour vivre sa passion à fond. Le genre de films où faire les choses à moitié fait mourir de honte.

Un point sur la musique signé Gong, groupe hallucinogène flower power formé par l’Australien Daevid Allen, guitariste de Soft Machine adulé par Brian Eno et David Bowie qui n’avait pas pu rejoindre son groupe à Londres pour un problème de visa. Avec quelques amis (Gilli Smyth au chant, Didier Malherbe au saxophone et à la flûte), il a enregistré Magick Brother puis composé un magique brouhaha sonore pour Continental Circus, transcendant le réel. C’est ce qui a achevé de rendre mémorable le doc de Jérôme Laperrousaz.

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