Comment allez-vous, Patrick Bouchitey?

0
1311

Quatorze ans qu’on attendait son nouveau long-métrage. 1991: Lune Froide. Cauchemar lumineux dans lequel deux potes tombent amoureux d’une morte. La nécrophilie au centre d’un manège à trois dérangeant, sulfureux, bouleversant. Des films de cette trempe, espèces en voie de disparition, sont si rares qu’il faut à tout prix les protéger.
2005: Imposture. Bouchitey revient devant et derrière la caméra avec une histoire de séquestration où là aussi se profile l’ombre d’une histoire d’amour tordue. Alors qu’il est présent à Cannes pour présenter le film à la Semaine de la Critique (projo unique à minuit), Patrick Bouchitey parle de son retour, de son absence, de son actrice, de sa vie.

Quatorze ans séparent Lune Froide, votre premier long-métrage, d’Imposture, votre second. Pourquoi si longtemps ?
Patrick Bouchitey : Parce que mes travaux sur différents projets n’ont pas abouti et que je suis passé à d’autres choses. J’ai rebondi sur des projets créatifs, de la musique, de l’architecture. Pour les financer, j’ai été contraint de faire beaucoup de films publicitaires. Le temps passe et je me décide enfin à faire mon second long-métrage. J’aurais bien aimé faire un film tous les deux ans mais disons que ce n’est que partie remise.

Ce qui est assez étonnant dans votre parcours, c’est qu’il est schizophrène. Vous avez su concilier des projets très singuliers, souvent noirs, tordus, étranges et d’autres plus accessibles, drôles. Cette ambivalence ne vous crée-t-elle pas des problèmes ?
Disons que, pour être franc, j’ai besoin de m’amuser, de rire comme ce que j’ai fait avec La vie des animaux ; et le rire est très communicatif. Lune Froide aussi, dans un sens, pouvait être vu comme une comédie mais cela touchait à un tabou. Il ne faut pas oublier que le film a été censuré dans tous les pays sauf au Japon. C’est difficile de communiquer avec les tabous mais je pense qu’il est bon d’attaquer. J’aime la fantaisie et tout ce qui est ludique, enfantin.

Le roman Je suis un écrivain frustré de Jose Angel Manas est nettement plus violent que le film. Avez-vous été contraint de policer votre adaptation ?
Dans le roman, le personnage principal est un psychopathe, un assassin qui se débarrasse et tue toutes les personnes qui vont contrarier son projet. Ce qui n’est pas le cas du personnage que j’ai écrit et interprété. En fait, j’ai modifié vraiment le livre à partir du moment où elle est séquestrée et qu’il est obligé d’écrire un deuxième roman. A partir de ces bases, j’ai continué en fonction de ce que je pouvais faire moi. Ça m’intéressait moins de traiter d’un fait-divers. Le roman était très bien mené mais ce qui m’intéressait, c’était le rapport du professeur et de l’étudiante qui n’était pas le thème principal du roman.

La scène où le professeur lave le corps de l’étudiante évoque dangereusement Lune Froide.
Lune Froide pouvait faire penser aux Belles endormies, des romans Japonais, c’est-à-dire quand la femme est abandonnée. Là, la différence c’est que la femme dans Imposture dort, elle n’est pas morte. Pour moi, c’est la première scène d’intimité entre les deux personnages et accessoirement un hommage au corps de la femme que je trouve magnifique plastiquement parlant. Comme dans Lune Froide, effectivement. Disons que les deux modèles que j’ai pris sont pour moi importants. Ce corps qui rebondit dans la froideur de la nuit, c’est tout juste si elle n’a pas la chair de poule. Les histoires que je filme sont des fables, des contes. J’aime bien dire des choses à travers une histoire. Je ne suis pas très lié au réalisme. Pour être plus précis, je dirais que ce qui m’a attiré, qui a nourri mon imaginaire, c’était le lieu clos. Je pensais que ce serait très intéressant au niveau de la lumière : la lumière artificielle, l’obscurité. Et j’avais envie de voir la cave se transformer. C’est-à-dire ce qui est à l’origine un endroit sale, lugubre et en fait qui devient au bout d’un certain temps un peu cosy. Je suis sûr qu’il y en a qui aimerait bien y habiter. Le professeur sait organiser l’espace. C’est un ancien scout de France, il sait débrancher la prise de courant, tirer une rallonge etc. C’est un homme qui on le présume doit avoir le sens de la décoration.

Vous aviez pensé à vous dès le départ pour incarner le rôle principal ?
Je crois que tout scénariste pense à lui quand il écrit. On se projette dans un personnage pour le faire parler, même si c’est sous la torture. On est assez proches, on gagne du temps. Lorsqu’un acteur lit un scénario, je sais par expérience qu’il travaille son personnage. Je l’ai vécu de façon très forte avec La meilleure façon de marcher, de Claude Miller. Lorsque j’ai lu le scénario, tout de suite, j’ai senti que je pouvais nourrir ce personnage par des choses assez souterraines, qui ne sont pas dominantes, mais la thématique me parlait. Automatiquement, quand on écrit un film, on y met son imaginaire. Par exemple, j’imagine mal un autre acteur que Orson Welles pour jouer dans Citizen Kane. C’est une bonne façon de balancer des parties de… (silence) Enfin, je ne voudrais pas tomber de la psychanalyse de Prisunic, mais c’est vrai que c’est une psychothérapie. Faire des films permet d’être moins seul et cela permet aux spectateurs d’être moins seuls. Quand la connexion se fait, on ne se sent pas étranger.

Vous aimeriez davantage jouer dans les films des autres ?
En France, les acteurs qui ont des casquettes de réalisateur ont du mal à gérer ce problème. J’adore faire l’acteur et je serais ravi de pouvoir m’exprimer chez d’autres cinéastes. Pourquoi pas me faire jouer un rôle de méchant, comme dans Imposture. C’est toujours plus intéressant de jouer les méchants que les héros mais… (silence) le métier ne m’a jamais vraiment aimé.

Vous sous-entendez qu’on vous considère comme trop singulier par rapport au système ?
Non, c’est juste que j’ai une mauvaise réputation alors que ce n’est pas fondé. Vous savez, des gens qui racontent que je suis difficile, que je fais chier tout le monde… Je ne sais, j’ai dû m’engueuler avec quelqu’un, il l’a répété et puis ça va très vite. C’est un métier où la rumeur va très vite et fait très mal. Quand je fréquentais Dewaere, on pensait qu’il était défoncé, que moi j’étais défoncé et qu’en plus j’étais pédé sans m’avoir posé la question.

Les gens vous ont confondu avec votre personnage de La meilleure façon de marcher ?
Non, c’est simplement parce que j’étais ambigu, j’ai toujours été ambigu, discret, étrange… Maintenant, j’arrive à un âge où je suis moins ambigu mais quand j’avais 20-30 ans, je ne savais pas où me situer…

Mais cette ambiguïté plait justement. Regardez, Lune Froide a son public.
Oui mais qu’est ce que j’en ai pris plein la gueule aussi ! Il y a beaucoup de fans de Lune Froide, j’espère sincèrement qu’ils iront voir Imposture et surtout qu’ils ne seront pas déçus. Parce que remis dans son contexte, Lune Froide était quand même un film très fort, en noir et blanc… En tant qu’acteur, j’en ai morflé… C’est amusant qu’on reparle de Patrick parce que ça me rappelle quand Série Noire, d’Alain Corneau a été présenté et dans lequel il était formidable. Les critiques de l’époque l’avaient massacré en disant qu’il en faisait des tonnes…

A Cannes, les journalistes ont tendance à être sans pitié avec les films.
Non mais attends, Patrick était mille fois mieux que tant d’acteurs à l’époque. Alors, autant te dire que le prix d’interprétation, tu vois ce que j’en pense.

Vous retrouvez Besson comme co-producteur et Berroyer comme co-scénariste. Pourquoi ne pas avoir changé ?
Il faut revenir à Lune Froide. A l’époque, j’avais écrit le court-métrage du même nom. Là, ce n’est pas le même cas de figure : Luc a financé le film, les producteurs qui au départ avaient fait lire le livre ne trouvaient pas de financement. Toutes les chaînes de télé ont refusé. Séquestration, ça leur faisait penser à Marc Dutrou… Sympa, hein ? Eux, ils trouvaient que le projet sentait la merde, trop violent, trop machin et que ce n’était pas dans la politique de la chaîne. Et Luc, par son pouvoir et son organisation, a pu financer le film et lui permettre de se faire. Sur Imposture, je n’ai pas autant produit que sur Lune Froide, donc cette fois-ci, je me considère comme le simple auteur. Avec Berroyer, on a une bonne complicité, pas d’ego… Lorsqu’on veut parler librement, on parle librement.

Quand on voit les productions Besson aujourd’hui, on ne vous imagine pas trop dans cet univers. Vous comprenez que cela puisse dérouter ?
Beaucoup de gens effectivement m’ont dit « Tiens, c’est bizarre que tu bosses avec Besson », sur un ton péjoratif, mais je ne suis pas quelqu’un qui frappe trop aux portes. Je ne sais pas comment expliquer, je n’ai pas d’agent, mais j’espère vraiment qu’un jour les gens viendront démarcher auprès de moi. Comme vous devez le savoir, hélas, les gens ne vont au secours que de la réussite. Et de plus en plus. A partir de là, c’est le tapis rouge. Je ne pense pas que le cinéma soit le vecteur le plus libre pour la création à l’heure actuelle. Ça l’a été ; maintenant, je ne pense plus. Je ne sais pas si Fassbinder et Pasolini feraient des films aussi facilement aujourd’hui.

On espère quand même que vous n’allez pas encore mettre quatorze ans pour réaliser votre troisième long-métrage.
Non, mais cela dépend beaucoup des producteurs. J’aime bien faire des adaptations. De toute façon, dès à présent, je me laisse vivre, je n’ai pas envie de me précipiter. Je me sens un peu comme Cavalier, je suis un filmeur…

Son nouveau film est présenté à Cannes dans la section Un certain regard. Vous l’avez vu ?
Non, mais Cavalier est un ami. J’ai une caméra, je fais des photos, je monte tous les jours… Mais c’est vrai que je devrais être un peu plus productif.

L’attente fut longue.
Oui, mais j’ai souffert… Beaucoup souffert.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici