Marina de Van, notre Jennifer Jason Leigh nationale, officie dans Je Pense à vous en tant que co-scénariste et actrice. Une double casquette qui lui va à ravir et nous a permis d’avoir une discussion à bâtons rompus avec la réalisatrice du génial Dans ma peau.
Comment définiriez-vous le personnage d’Anne, que vous incarnez ?
Elle a des désirs violents, comme nous tous je crois, mais elle, elle se laisse guider par ces désirs. La seule différence avec quelqu’un d’ordinaire, c’est l’énergie qu’elle met au service de ses désirs.
Comment êtes-vous arrivée dans l’univers de Pascal Bonitzer ?
Pascal m’a téléphonée, alors que je ne le connaissais pas personnellement, pour co-scénariser son film et qu’il pensait également à moi au niveau de l’interprétation. Il m’a dit qu’il aimait beaucoup mon travail, en tant que comédienne mais aussi en tant que réalisatrice et scénariste.
C’est la première fois que vous jouez un rôle important avec quelqu’un d’autre que François Ozon ou vous-même derrière la caméra. Aviez-vous besoin de prendre plus de risques ?
Pas du tout. Déjà, il y a longtemps que je n’ai pas tourné avec François Ozon, ensuite il se trouve que comme metteur en scène vous dépendez de votre propre initiative, ce qui n’est pas le cas en tant que comédienne. Donc je me contente d’accepter, ou pas, les propositions que je reçois. Et celle de Pascal m’a attirée tout simplement. On ne peut pas parler d’une stratégie de carrière. Vous n’êtes pas maître des rôles qui se présentent.
Comment avez-vous travaillé le scénario avec Pascal Bonitzer ?
Quand je co-scénarise un film je ne cherche pas à faire un mariage entre mon univers et celui avec qui je travaille. Il s’agit du film de Pascal Bonitzer, de son univers à lui, moi j’ai juste cherché à ne pas mettre de dissonances ni de mêler des désirs de mise en scène qui sont les miens, tout en mettant à son service mon imagination et mon esprit critique.
Cependant votre personnage possède une extravagance qui vous ressemble…
Peut-être mais l’extravagance de ce personnage, dans son écriture en tout cas, vient entièrement de l’esprit de Pascal. On a souvent tendance à dire que la violence d’Anne vient sans doute de mon apport au scénario et ce n’est pas vrai. J’ai même plutôt eu tendance à travailler sur l’autre personnage féminin, qui est Diane. J’avais beaucoup plus de mal à appréhender le personnage d’Anne parce que j’étais juge et parti.
Justement avez-vous discuté avec Géraldine Pailhas par rapport à l’approche de son personnage ?
Non, déjà parce que par habitude je ne crée jamais un personnage par rapport à un acteur. Le personnage existe et ensuite, à la limite peu importe qui interprète. D’une part ça concerne plus le réalisateur, d’autre part, même pour un metteur en scène je crois qu’il ne faut pas penser que tel acteur va interpréter tel rôle. Personnellement ça me bloque.
Il y des connotations fantastiques dans le film. Est-ce un genre auquel vous êtes particulièrement liée ?
Je ne suis pas liée à cela, c’était simplement le désir de Pascal qui au départ voulait même faire un film carrément fantastique, idée que nous avons finalement abandonnée, car il s’est rendu compte qu’il n’avait besoin que de quelques éléments fantastiques.
Mais vous, est-ce un genre qui vous intéresse ?
Oui, d’une manière sans doute parente de celle de Pascal. C’est-à-dire que ce qui m’intéresse, c’est le flottement. Cette frontière entre le moment où on est dans le réel et celui où l’on bascule dans le fantastique. Nous nous sommes entendus avec Pascal sur ce même doute, ce même flottement.
Que pensez-vous de la dimension érotique du film ?
Je crois que Pascal a bien fait de mettre cette touche d’érotisme au milieu de rapports qui sont assez dialogués, assez intellectuels. Il a pu par ce biais érotique déranger tout ce petit monde davantage que par le fantastique. L’érotisme est très justement traité dans ce film. Il est à la fois très sobre, pudique, et en même temps très affirmé. Mais ce n’est pas un élément dont nous avons énormément discuté car ça paraissait naturel dès le départ. La question est finalement de savoir si on l’affronte ou pas.
On vous sait à l’aise dans les rôles où il faut donner de sa personne, même de manière assez crue. Qu’est-ce qui a été le plus difficile à jouer pour vous en tant que comédienne sur ce film ?
La première scène avec Edouard Baer, dans le cimetière. Car j’avais envie de défendre mon personnage et de montrer que ce n’était pas une femme d’emblée vouée à l’échec et à la mort. C’est une femme qui a besoin d’amour et non pas une espèce de folle furieuse. Tout le défi pour moi était de laisser transparaître, dans des scènes qui présentent de suite un personnage très dur, la joie de vivre qui à mon avis l’habite. Une joie de vivre qui va tout à fait avec l’ensemble des comportements destructeurs qu’elle peut avoir. Sinon, il n’est pas vrai que j’aie une affinité particulière avec les choses crues. Pour moi la nudité n’est pas facile. Je rends les scènes de nudité moins facile parce que je les apprivoise. Ca ne se fait pas comme ça. Je me suis préparée en me baladant une semaine avant à moitié nue sur le plateau pour désarmer ma propre pudeur et ne pas me forcer du jour au lendemain à me déshabiller en face de 35 personnes.
Mais le rapport au corps est un thème qui vous intéresse depuis longtemps…
Pas vraiment non. A travers le corps ce sont d’autres thèmes qui m’intéressent. Il se trouve qu’ayant fait un court-métrage montrant une fellation, un malentendu s’est créé. J’ai également fait Dans ma peau où le corps, c’est vrai, est un objet de questionnements mais qui s’interroge en fait surtout sur la quête de soi. Les gens pensent que le corps est l’objet ultime de mon inquiétude alors que ce n’est que de la chair et du sang. Ma réflexion est bien plus profonde que ça. Il s’agit plus de mon rapport à la réalité et à la matérialité.
Dans ma peau a été une expérience très forte pour vous…
Et un projet très difficile à monter. Mais ça traitait de questions vraiment importantes pour moi. Je ne sais pas si j’ai réussi à les maîtriser dans Dans ma peau. Je ne crois pas car il s’agissait de mon premier long-métrage. En général le premier film est toujours celui où vous mettez ce qu’il y a de plus névralgique en vous, et Dans ma peau était exactement ça. J’étais en plus très heureuse car la presse et le public l’ont super bien accueilli. Ca m’a fait plaisir car je n’avais effectivement aucune volonté d’agression, je voulais que ce soit regardable malgré la dureté du propos. Et à ma grande satisfaction, il n’y a eu aucun malentendu dans le public. Pour moi le cinéma doit toucher avant tout, et non pas déranger. Je n’avais aucune morale à donner non plus. C’aurait été quoi, « ne vous automutilez pas » ou « automutilez vous », ridicule ! Je voulais juste transmettre les émotions qui étaient à la source de ces comportements et ces comportements me permettaient d’illustrer ces émotions étant à mes yeux universelles.
Des rumeurs disent que vous aimeriez vous remettre vous-même en scène en tant que comédienne…
Jamais ! Je ne porte aucun jugement sur ceux qui se mettent en scène, simplement pour moi c’est vraiment trop lourd. Certains metteurs en scène / interprètes le sont parce que leurs films le fait d’interpréter est vraiment un prolongement de l’écriture, par exemple les films de Woody Allen. Ce n’est pas le cas de mes personnages par rapport aux histoires que je peux écrire.
Pour Dans ma peau vous aviez pensé à une autre comédienne ?
Non, je préférais ne pas faire le film plutôt que de le confier le rôle à quelqu’un d’autre parce que ce sujet m’engageait par rapport à mon propre corps et je ne me voyais pas l’exprimer autrement qu’en le jouant. Il s’agissait de mon corps et de mes gestes, j’aurais été incapable de les transmettre à une autre actrice.
Pouvez-vous nous parler de votre prochain film, Ne te retourne pas ?
Mon producteur et moi sommes en train de chercher le financement. C’est un film qui au fond parle de la mémoire et qui prend comme option de traitement les métamorphoses. L’histoire d’une femme autour de laquelle tout se transforme, graduellement puis radicalement, jusqu’à son propre corps qui sera le point de départ d’une quête d’identité. Les métamorphoses physiques du décor et des personnages sont une manière un peu métaphorique de raconter comment vous pouvez avoir un sentiment d’étrangeté par rapport à des choses familières parce que vous avez investi des significations qui ne sont pas dupes et qui sont renouvelées. C’est un film qui n’a pas la dureté du premier, c’est-à-dire qu’il s’adresse à tout public. Il y a une continuité car le personnage de Dans ma peau était vaguement autistique puisqu’il se repliait sur lui-même et sur la quête d’une sensation pour se retrouver, alors que dans ce prochain film le personnage a fait des progrès, à moins que ce ne soit moi, puisque le personnage cherche cette fois à l’extérieur cette connexion, avec des liens affectifs qui lui permettent de savoir qui elle est. Ce sera donc un film plutôt spectaculaire dans le bon sens du terme, c’est-à-dire qu’il y aura du merveilleux, du fantastique, et en même temps ça raconte le parcours d’une femme.
Avez-vous trouvé dans Je Pense à vous des thèmes à développer dans vos films en tant que réalisatrice ?
Non, partir d’un thème général pour faire un film, ce n’est pas ma manière de fonctionner. Et surtout, je discerne vraiment mon travail de celui que je peux effectuer pour les autres. Je trouve intéressant intellectuellement de rentrer dans d’autres univers, différents du mien, mais en aucun cas ça ne me fournit le point de départ d’un de mes films. Dans dix ans j’aurai peut-être épuisé mon fond névrotique adolescent mais pour l’instant ce n’est pas le cas. (rires)
