Hideo Nakata, réalisateur des virtuoses Ringu et Dark Water, est présent en France à l’occasion de la carte blanche qui lui est consacrée lors de L’étrange Festival (en ce moment même, au forum des images à Paris). Il propose une sélection surprenante qui reflète un franc éclectisme et une riche cinéphilie.
Comment prépare t-on une carte blanche ?
J’ai choisi ces œuvres de manière très spontanée. Cela m’a pris environ dix minutes pour décider de ce que je voulais diffuser. Quand j’étais étudiant, j’étais très cinéphile. J’ai un réel attachement pour ces sept-là. Tous ont leur propre personnalité. Par exemple, j’ai choisi Lettre d’une inconnue, de Max Ophuls qui est complètement différent des films que je fais. J’ai dû voir ce film 15 fois dans ma vie. Et je l’ai regardé 7 fois en une semaine. Je devais être assez dépressif pour le regarder encore et encore parce que je le trouve d’une tristesse absolue. C’est probablement d’ailleurs ce film qui m’a poussé à faire ce que je fais aujourd’hui.
Quels sont les autres films que vous auriez aimé diffuser à cette occasion ?
Pauvres humains et ballons de papier, de Sadao Yamanaka. C’est sur un ronin qui essaye désespérément de retrouver du travail. Ça parle de la fierté du samouraï et c’est un film extrêmement sombre sur un monde en proie au malheur.
Comment avez-vous connu M Le Maudit de Joseph Losey qui est très rare ?
Je l’ai vu pour la première fois à Londres au British Film Institute. J’étais à la fac et j’étudiais le cinéma britannique. Je voulais étudier les grands classiques et j’ai décidé de m’attaquer au cinéma de Joseph Losey. J’ai eu l’opportunité de le voir ainsi que plusieurs autres de ses films car ce réalisateur est très méconnu au Japon. En toute sincérité, je préfère la version de Losey à celle de Fritz Lang.
Aujourd’hui, tout Fritz Lang est considéré comme un chef-d’œuvre…
Sans le film de Fritz Lang, Losey n’aurait pas pu faire cette version de M. Le maudit. Je crois que le producteur est le même sur les deux films.
En voyant votre carte blanche, on aurait pu s’attendre à plus de films d’horreur qu’à une sélection éclectique.
Je ne sais pas si je vous l’ai dit mais je n’aime pas les films d’horreur (il rit). Pas du tout. Quand je fais des films fantastiques, j’ai besoin d’être stimulé par le travail des autres, de manière à ce que je puisse être dans une humeur que je qualifierais d’horrifique. Par exemple, je pense à Tokaïdo Yotsuya Kaidan, de Nobuo Nakagawa, que j’ai vu à plusieurs reprises pour faire Ringu.
Avant de faire Chaos et Ringu, vous avez commencé comme assistant dans le cinéma érotique.
Oui. Je suis entré au studio Nikkatsu et à l’époque, c’était il y a 20 ans, il ne produisait que des films érotiques qui sauvaient le studio de la faillite. J’étais assez fasciné par cet univers et impressionné par le travail de certains réalisateurs. Malheureusement, par la suite, beaucoup d’entre eux n’ont pas pu trouver d’autres projets. Quand je suis devenu réalisateur, on ne faisait plus des films comme cela. Du coup, je n’ai fait que deux films érotiques direct-to-video avant de me plonger dans le genre fantastique.
Désormais, vous faîtes une carrière américaine. Avec le recul, vous ne regrettez pas de ne pas avoir réalisé le remake de Dark Water ?
En réalité, j’ai rencontré Doug Davison, le producteur de Dark Water, et il voulait que je réalise le remake. Dans une certaine mesure, j’étais intéressé pour le mettre en scène. Mais le scénario était à peu près le même. Le producteur et moi-même avons échangé des mails et j’ai fortement suggéré que Jennifer Connelly soit dans le film parce que je la considère comme l’une des meilleures actrices actuelles d’autant plus qu’elle est, je pense, sous-exploitée. Le producteur m’a donné d’autres noms comme Cameron Diaz mais il s’est finalement rangé de mon côté. J’ai eu des bons échos sur le scénario.
Oui, sauf que le film ne fait pas peur.
Le producteur a proposé à Walter Salles de le faire et je sais qu’il ne lui a pas laissé les coudées franches. Pour revenir à la question, je ne pouvais pas le faire parce que je travaillais déjà sur un autre projet à l’époque. J’en suis le premier déçu.
Désormais, vous faîtes un remake de The Eye qui ressemblait déjà beaucoup à ce que vous faisiez. A force de faire des remakes de remakes, vous n’avez pas peur d’être prisonnier d’un système ?
Je ne pense pas que Ringu et The Eye soient par exemple si proches. Vous pouvez voir entre les deux films de grandes similitudes. Peu importe ce que l’on peut penser du film des frères Pang, je trouve que l’idée de base est excellente. Ils ne l’ont pas emprunté à mon film mais d’un fait divers assez terrible où une jeune femme qui venait de subir une greffe de la cornée avait mis fin à ses jours juste après avoir recouvré la vue. De cette anecdote, ils ont essayé de comprendre le personnage et de savoir pourquoi il s’était suicidé. Je pense que l’histoire en elle-même est efficace. Pour être franc, la première fois que j’ai vu The eye, j’ai pu remarquer quelques similitudes, pas en terme de narration mais le travail sur le son et la musique. De toute façon, ce remake de The Eyen’est pas encore sûr à 100%. Vous savez, faire des films aux Etats-Unis prend tellement de temps. Je travaille toujours dessus et j’espère que je le réaliserai mais j’ai parfois l’impression que je me répète moi-même. C’est l’une des questions que je me pose en permanence, surtout en ce moment.
Pourquoi ne pas faire des films d’autres genres dans ce cas ? Vous avez d’ailleurs fait un drame qui s’appelait The last scene…
En fait, j’ai deux autres projets en plus de The eye que je tournerais au Japon. Ils vont souffrir de l’étiquette fantastique parce qu’il est encore question de fantômes mais ce sont avant tout des mélodrames. J’ai hâte de m’atteler à ces deux nouveaux films parce qu’au risque de vous surprendre, je trouve Hollywood ennuyeux au possible.
J’ai récemment interviewé Udo Kier qui m’a précisément dit qu’à Hollywood, les projets mettent trop de temps à aboutir alors qu’en Europe, tout fonctionne plus vite. On retrouve la même différence au Japon, je suppose.
Au Japon, je peux faire un film en six mois. A Hollywood, on est dans l’indécision la plus totale pendant une bonne période. C’est pour cela que lorsqu’on annonce des projets, rien n’est sûr. Mais les sommes d’argent sont plus importantes ; c’est pourquoi les projets mettent plus de temps à se mettre en place.
En plus de vos films au Japon et du remake de The eye, vous préparez également un autre projet, Out.
Après avoir mis en scène The Ring 2, j’ai rencontré plusieurs scénaristes et en ai choisi un pour développer le projet Out. Rien n’est encore fait puisque les studios n’en ont pas encore les droits.
Ça ne vous ennuie pas qu’on se focalise beaucoup sur la relation entre une mère et son fils quand on évoque votre cinéma ?
C’est une question que l’on me pose souvent. La première fois, c’était des journalistes féminines de Singapour qui s’intéressaient beaucoup au personnage féminin capable d’éduquer seul un enfant. Je ne suis que le réalisateur de mes films et non le scénariste. Ce sont sans doute des coïncidences mais je pense que si j’ai de l’affection pour cette thématique, c’est parce que j’ai été élevé par ma mère. Mais je n’ai pas envie de rentrer dans les détails. Ma vie personnelle ne doit pas influer sur mon travail. C’est peut-être cette sensibilité qui me permet d’apporter de l’émotion aux personnages et aux situations.
Dans le roman Ringu, de Koji Suzuki, le protagoniste était un homme. Pourquoi avoir modifié ?
C’est le scénariste Hiroshi Takahashi qui m’a suggéré cette idée et m’a dit que si on effectuait ce changement, je serai alors nettement plus à l’aise et doué. A l’origine, dans le roman, il y a deux personnages masculins mais nous avons finalement décidé d’ajouter la femme journaliste. J’aime beaucoup travailler avec les actrices. L’une des raisons pour lesquelles j’ai accepté de faire The Ring 2 est d’avoir l’opportunité de travailler avec Naomi Watts. Je pense avoir une propension à mettre en scène des femmes et des personnages féminins.
Dans la sélection des films que vous avez choisi, il y a La maison démontable, avec Buster Keaton. La comédie est un registre qui vous passionnerait ?
C’est précisément celui que je crains le plus parce que je ne me sens pas doué dans ce genre. A vrai dire, je serai incapable d’évaluer moi-même mon propre travail. Pour moi, La maison démontableest un film d’horreur. On peut se moquer du personnage mais les circonstances auxquelles il est confronté sont dignes d’un film d’horreur. Mon rêve secret serait de réaliser un grand drame familial lyrique. J’ai récemment revu Qu’elle était verte ma vallée, de John Ford. Ce film en possède toutes les grandes qualités.