[CLEAN, SHAVEN] Lodge Kerrigan, 1994

Avant Claire Dolan et Keane, Lodge Kerrigan impressionnait déjà avec Clean, Shaven, plongée dans le tumulte mental d’un schizophrène. Pour les amateurs de cinéma viscéral et offensif (donc vous), un must-see, comme on dit.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

Lodge Kerrigan a toujours aimé les marginaux solitaires au seuil de la folie qui veulent échapper à une totale déshumanisation. Ses films racontent leurs errements impossibles avec une ambiance sonore (des silences alternent avec des sons stridents) et une rhétorique visuelle (plan séquence, montage heurté, cadrages bizarres) agressives. Clean, Shaven, son premier long métrage, raconte en apparence deux histoires qui vont finir par se rejoindre. Celle de Peter Winter, schizophrène autodestructeur hanté par des hallucinations et des brouhahas flippants, qui s’est enfui de l’hôpital psychiatrique dans lequel il était interné pour retrouver la fille dont on vient de lui retirer la garde. Non loin (et plus proche qu’on le pense), une autre histoire prend racine : celle d’un inspecteur du FBI qui traque au gré d’indices un serial killer mutilant des fillettes.

Claire Dolan et Keane, les deux films suivants de Lodge Kerrigan, prolongent le trouble de Clean, Shaven, posant la même question de la subjectivité au cinéma : à chaque fois, à travers des personnages paumés dans leur bulle autiste, ils traduisent un manque, un risque : celui d’être pris pour ce qu’on n’est pas. Dans Clean, Shaven, au beau titre Scorsesien, les scènes d’automutilation montrent à quel point le personnage est déconnecté de la réalité si bien que les actes qu’il commet peuvent devenir insupportables au regard. Loin du Cronenberg de Crash chez qui les personnages se font du mal pour prouver qu’ils existent dans une société robotisée et déshumanisée, Kerrigan regarde les blessures de son protagoniste et les panse en suivant son périple (réel ou fantasmé, on ne sait pas bien). A chaque instant, il montre des individus dont la souffrance envahit l’écran et contamine le spectateur.

A bien regarder, tous les films de Lodge Kerrigan fonctionnent de la même façon. On entre dans la salle en ne sachant pas ce que l’on va découvrir sur l’écran. Deux heures plus tard, on sort de la projection, bouleversé. Dans Clean, Shaven, expérience d’autant plus redoutable qu’elle pose les bases du système Kerrigan, il est toujours possible que l’impression initiale de malaise puisse créer une effroyable sensation de distance mais entrer dans le cerveau d’un schizophrène n’est pas une mission aisée. Les personnages secondaires qui errent autour du protagoniste semblent aussi malades que lui (intéressant transfert du flic sur le schizophrène et intéressante réflexion sur la maladie des apparences). Ce qui est très dérangeant dans Clean, Shaven, c’est justement le rapport entre ce qui se ressent et ce qui est réel, ce qui est mental et tangible. En somme, les risques de superposer deux univers parallèles. Pendant que Peter part à la recherche de sa fillette, un meurtre est commis sur un enfant. Des détails troublants amènent un détective à s’identifier à la personne qu’il traque. Comme le spectateur qui va s’identifier au personnage de Peter dans sa quête absolue de recoller les morceaux dans sa vie.

Dix ans après Clean, Shaven, Keane reprend le même principe d’identification et de sensorialité. Outre le sujet (l’homme fané et l’enfant disparu), on note une grande ressemblance entre les deux acteurs qui campent vaillamment les protagonistes : Peter Greene (Clean, Shaven) et Damian Lewis (Keane). Comment une rencontre salvatrice (Claire Dolan) ou un malheur inconsolable (Clean, Shaven et Keane) peut modifier la vie d’un individu, au point de le rendre fou? Si le personnage de Keane revient à la même heure au même endroit où il a perdu sa fille afin de la retrouver, celui de Clean, Shaven scrute les moindres bouteilles de lait pour essayer de retrouver un visage disparu. Dans les deux cas, les personnages témoignent de la même envie de reformer un souvenir. Dans les deux cas bis, la dernière image (celui d’un accomplissement ou d’un soulagement) fend le cœur. Un cinéma beau à en pleurer qui ravage au-dedans. Vous ne le connaissez pas? Vous ne savez pas ce que vous perdez…

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