Chaos au Festival Lumière – Jour 2 : John Woo, Jean Renoir, Sacha Guitry…

Réveil plus matinal et soleil moins perçant pour cette deuxième journée de festival. Rendez-vous au Hangar, 9h15 pour vivre pour la première fois, une projection des Bas-Fonds de Renoir. Le film est présenté par l’historien du cinéma Joël Chapron.

Les Bas-Fonds de Jean Renoir

Chez Renoir, la misère a des yeux de velours et des mains noircies. Quand le tournage de Partie de Campagne s’effondre, il troque la poésie champêtre pour la puanteur du caniveau. Les Bas-Fonds s’ouvre comme une gueule édentée : Gabin en voleur fatigué, Jouvet en Baron ruiné, deux clochards célestes qui se rencontrent dans un décor où l’humanité se racornit. L’un descend, l’autre est déjà en bas, et Renoir filme leur chute commune comme une danse funèbre, avec le sourire complice d’un ange goguenard. Il faut imaginer le paradoxe : l’icône du Front populaire financée par des Russes blancs réfugiés à Montreuil. Renoir, communiste du dimanche et esthète de tous les jours, pioche son argent chez les exilés du tsar pour adapter Gorki, l’ennemi juré de l’aristocratie. Contradiction ? Plutôt ironie du sort, qu’il embrasse avec élégance : filmer la pauvreté, oui, mais avec un travelling gracieux.
Les Bas-Fonds est un film sans pays, suspendu entre Moscou et Paris, où des acteurs français se griment de noms russes comme des masques de carnaval. Ce flou volontaire — imposé, dit-on, par le Parti communiste — fait du film une fable universelle sur la décrépitude sociale, où chaque rictus de Jouvet semble dire : « Le monde est foutu, autant en rire. » Gabin, lui, traîne son spleen d’ouvrier condamné, murmurant que « la mort est une mère pour les pauvres. »
Visuellement, Renoir invente un ballet de misère : la caméra glisse avec les riches, se fige avec les gueux. Puis, miracle, tout se renverse. Dans le dernier plan, Pepel et Natacha marchent vers nous, enlacés, comme s’ils sortaient d’un rêve en cendres. La caméra recule, la vie reprend, un instant d’éternité volé à la crasse.
Jean Renoir transforme la fange en soie, la déchéance en élégie. Les Bas-Fonds n’est pas un film sur la pauvreté : c’est une messe pour les perdants, récit baroque d’un monde qui s’écroule en beauté.
Qu’est-ce que Louis Jouvet n’a pas apporté au cinéma français ? C’est la question que je me pose en le voyant encore et encore dans toutes ces interprétations.
En attente du prochain film, de mon écrivain et faiseur de cinéma préféré, celui qui dépasse tous les autres à mon sens, Sacha Guitry. Plutôt méconnu, Deburau est projeté à 14h15 à la salle Villa de l’Institut.

Deburau de Sacha Guitry

Chez Sacha Guitry, tout est théâtre. Même la vie, surtout la mort. Deburau n’échappe pas à la règle : c’est un tombeau en velours rouge, un autoportrait maquillé en légende, un film où le verbe brille plus fort que le projecteur. Sous prétexte d’évoquer le destin du célèbre mime du XIXᵉ siècle, Jean-Gaspard Deburau, Guitry signe une méditation sur la vanité du génie et l’usure du masque, son propre reflet fissuré dans le miroir du Pierrot lunaire.
Deburau, joué par Guitry lui-même, est ce comédien que tout Paris acclame, et que la gloire consume. Il vit pour les rires qu’il arrache, il meurt des silences qu’il traîne. Guitry, en moraliste fatigué, filme le triomphe comme une punition, la reconnaissance comme un poison lent. Les mots coulent avec l’aisance d’un vin ancien, chaque réplique s’enroule autour du spectateur comme un serpent courtois. On rit d’abord, on frissonne ensuite : derrière l’esprit, la mélancolie rôde, tapie dans les coulisses.
La mise en scène, faussement sage, cache une cruauté d’entomologiste. Guitry n’aime pas le réalisme, il préfère la dissection polie : décors de théâtre, fondus enchaînés comme des changements de scène, personnages qui entrent, saluent, déclament, puis meurent avec élégance. Le film tout entier semble suspendu entre deux mondes — celui du rêve et celui du déclin. Chaque sourire de Deburau pèse une larme, chaque ovation sonne comme une prière funèbre.
Guitry, vieux renard du verbe, s’amuse à dévorer son double. Deburau devient le masque de Guitry, Guitry devient le fantôme de Deburau. La frontière entre eux se brouille dans une ultime révérence : l’artiste qui ne sait plus s’il joue sa vie ou la répète. Et lorsqu’il tombe le masque, c’est pour découvrir qu’il n’y a plus de visage dessous, seulement la fatigue du jeu, l’écho des applaudissements disparus.
Deburau n’est pas un biopic : c’est un lamento sur le théâtre, sur la vanité d’être aimé pour ce qu’on feint. Un film de fantôme tourné par un homme déjà absent, qui fait du silence un rideau final. Le Pierrot de Guitry, c’est lui-même : un rieur qui saigne, un illusionniste épuisé, un poète du faux sublime. Derrière les phrases dorées et le charme de la diction, reste une cendre douce, un soupir : celui du dernier dandy qui, avant de quitter la scène, murmure à la mort — « merci pour le rôle. »
Guitry, toujours et à jamais.

Je cours au métro, pour rejoindre le cinéma Le Zola à Villeurbanne, pour une tout autre ambiance, la diffusion du chef-d’œuvre de John Woo, Hard Boiled.
Dernière séance, clou du spectacle d’une journée zombifiée par le talent et les idées.

Hard Boiled de John Woo
Il y a des films qui tirent, et il y a Hard Boiled, qui mitraille jusqu’à l’âme. John Woo transforme chaque balle en strophe baroque, chaque explosion en orgasme mystique. Oubliez l’intrigue : ici, le scénario se dissout dans la poudre, la logique brûle avec les chargeurs. Ce n’est pas du cinéma mais plutôt une liturgie de feu. Chow Yun-Fat, trench coat au vent et fusil comme sceptre, traverse Hong Kong en ange exterminateur, exhalant la vengeance et le whisky. À ses côtés, Tony Leung, espion mélancolique et séducteur hagard, avance masqué dans le brouillard moral. Deux visages d’une même démence, deux ombres qui dansent au ralenti dans la lumière des néons.
Woo orchestre leur chute comme un ballet nucléaire. Leurs tirs sont des pas de danse, leurs blessures des versets. Le réalisateur filme la violence comme d’autres peignent la tendresse : avec ferveur, sensualité, démesure. La caméra voltige, plonge, s’envole, possédée par un dieu de l’action qui ne connaît ni repos ni économie. Le monde brûle, les héros aussi, et pourtant tout semble suspendu, presque beau.
Le cœur du film bat dans cet hôpital en flammes où les flics évacuent des bébés entre deux décharges de mitraillettes. Scène absurde, sublime, mystique : Woo transforme l’action en prière, la brutalité en grâce opératique. L’héroïsme devient contagieux, l’adrénaline poétique. On en sort lessivé, riant de stupéfaction, comme après un miracle sous amphétamines.
Tequila, cow-boy d’Asie, tire avant de penser. Alan, flic infiltré, doute avant d’aimer. Leur alliance, c’est le chaos devenu fraternité. Et lorsque le dernier coup de feu retentit, il ne reste qu’un souffle : celui du cinéaste, enfant furieux jouant avec des allumettes dans un temple. Hard Boiled, c’est la messe la plus bruyante jamais dite pour la gloire du cinéma d’action — une apocalypse chorégraphiée où la mort elle-même applaudit.

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