Retour sur la 52ème édition du FEMA, aka la meilleure soupape de décompression post-Cannes, d’où un seul regret émerge cette année: ne pas avoir eu le temps de savourer un cornet trois boules de chez Ernest…
Faites quelque chose: alors que tant de festivals peinent à remplir ne serait-ce que de moitié leurs salles, le FEMA, fringant cinquantenaire, maintient des taux d’occupation digne des années 70, ce qui se traduit par beaucoup de séances-nouveautés pleines à craquer, et pas mal d’accrédités laissés sur la touche faute de place… Le bonheur consiste alors, la plupart du temps, à trouver un film de substitution dans une salle alentour, film qui s’avère en définitive meilleur que celui qu’on avait initialement prévu de voir! L’un des événements du festival – que dis-je, de l’année – c’est évidemment le nouveau Guiraudie, qui ne gagnera les salles que le 16 octobre prochain. Dans Miséricorde, l’agneau Jérémie – joué par un exquis Félix Kysyl, qui répondait aux questions cannoises de la Chaos TV ici – revient à Saint-Martial pour l’enterrement de son ancien patron boulanger. Il s’installe quelques jours chez Martine, sa veuve, jouée par une Catherine Frot assez tempérée pour une fois. Mais entre une disparition mystérieuse, un voisin menaçant et un abbé aux intentions étranges, son court séjour au village prend une tournure inattendue…
Non seulement le père Guiraudie se permet de donner sa propre déclinaison d’un Théorème cévenol dont le sujet lui va en définitive très bien – un personnage trouble s’invite chez l’habitant et vient détraquer de l’intérieur une maison maladivement empêchée par les non-dits – mais le cinéaste semble désormais citer ses propres œuvres, pour ce qui figure comme un croisement génial entre nos deux films préférés du décontracté magicien (Le roi de l’évasion et L’inconnu du Lac). Rallier les pôles extrêmes du film noir de campagne où un suspense clouzotien menace toujours de ramener des cadavres à la surface et celui de la comédie paillarde et dégingandée où les abbés à poil sous la soutane ressemblent à ceux qu’on pourrait trouver dans les plus truculents des Mocky… Ce n’était pas le moindre des paris et celui-ci réussit toujours son virevoltant numéro d’équilibriste, convoquant aussi la noirceur désespérée et toute chrétienne d’un Mouchette (1967) et d’un Sous le soleil de Satan (1987), dont la prose tout en lenteur semble être inspirée. À cela, s’ajoute le leitmotiv de la cueillette aux champignons vénéneux (et bien d’autres figures érectiles d’ailleurs…) qui replaque aussi le film sur un territoire propre à l’enfance, au songe, au conte de fées, et à une absence de surmoi où des jeux d’abord inoffensifs peuvent aller très loin. Le Kysyl brille en merveilleux en ange noir sans âge capable de se glisser à peu près n’importe où dans le cadre, et son corps joue aussi le contraste comique avec ceux des êtres bien en chair qui parsèment toute la filmo du cinéaste… Le tout sans jamais manier cette confortable ironie petit-malin qui infecte tant de films aux contours comiques de nos jours.

Notre camarade Charles Tesson ayant adoré, on lui a piqué cette photo échappée de son compte Facebook (ci-contre): profitons-en pour embrayer sur une transition efficace quoique pas des plus élégantes, puisque l’ancien délégué de la Semaine de la Critique est venu présenter des mélodrames de cabaret mexicains tout à fait déments. Un énergique trio de films distribué par Les Films du Camélia et portés par une actrice/reine de la rumba qui donna en son temps le tournis à un jeune François Truffaut: Ninón Sevilla. Comme expliqué ici, il faut absolument aller voir ces bijoux imbibés à l’alcool cubain et au confin de trois genres trop souvent disjoints par chez nous – le mélo donc, le film noir et la comédie musicale – qui vont également chercher quelque part dans une bestialité horrifique et dans le terreau social qu’affectionnait le néo-réalisme italien. L’aventurière d’Alberto Gout, Prends-moi dans tes bras de Julio Bracho et Victimes du péché d’Emilio Fernandez sont de nouveau en salles depuis le 10 juillet.

Présente sur l’affiche du festival, les tote-bags, les mugs de l’hôtel ou nous logions ainsi que sur le t-shirt du festival que nous portons présentement pour rédiger ce bilan, Natalie Wood nous a littéralement accompagné partout pendant le festival, offrant aux centaines de fidèles des lieux un concert de couleurs Technicolor pétaradantes dans la Grande salle de la Coursive. Revoir West Side Story 25 ans après notre dernier visionnage – oui, nous n’avions pas encore mué en ces temps lointains – a quelque chose de spécial : on n’avait plus du tout souvenance que ce célébrissime I like to be in America était aussi corrosif pour l’époque, alors que le pays, rappelons-le, voyait le deep south encore rongé par la ségrégation raciale en 1961 (« Life is all right in America… if you’re all-white in America »). À cet égard, le petit trigger warning asséné par une étudiante de la FEMIS dans son introduction au long-métrage, invitant à souligner un peu gratuitement « que le film véhicule les représentations de son temps » (l’inverse eut été franchement étonnant…), ne nous a pas paru indispensable, mais qu’importe: quelle joie de voir enfin ça sur grand écran, et sans la fadeur colorico-frigorigo-numérique du remake de Spielberg! D’une façon plus générale, le Natalie Wood movie vieillit bien: en témoigne cette merveilleuse projo 35 de La Fièvre dans le sang, probablement le film le plus brûlant de toutes les années 60, l’un des seuls longs-métrages à faire fonctionner aussi bien sur une même jambe puritanisme et sensualité…

Autre moment intense: la rétrospective consacrée à notre tendre Françoise Fabian, toujours aussi pimpante – et malicieusement drôle – que dans son éclectique filmographie choisie (Raphaël ou le débauché, La bonne année, Comment tuer un juge…). On s’est d’ailleurs dit, devant la soirée spéciale Ma nuit chez Maud – survenue pendant le dépouillage du premier tour des législatives anticipées (merci, Monsieur le président de la République) – qu’il fallait revoir le film de Rohmer à peu près tous les cinq ans: on y décèle des choses nouvelles à mesure qu’on prend de l’âge, et qu’on devient de plus en plus sensible aux relations humaines platoniques… De quoi hisser ce divin film bavard au même niveau de chef-d’oeuvrise que La Collectionneuse et que L’Amour l’après-midi, ce qui dans notre bouche, n’est pas peu dire! Une autre divine surprise du festival aura été la découverte de Tootsie (1982), qui ne suscitait pourtant en nous qu’un demi-enthousiasme, et qui est en fait l’un des films les plus brillamment écrits de toutes les années 80: non crédités au scénario, Barry Levinson et Elaine May n’y sont probablement pas innocents…
Du côté des nouveautés, occasion nous a été donnée de rattraper pas mal de choses manquées – ou mal vues, disons – à Cannes. Il faut d’abord souligner le retour en forme des frères Larrieu avec l’étrange Le Roman de Jim, inspiré du livre de Pierric Bailly, aussi pervers et cruel que ce que ses visuels promotionnels, chantant une joyeuse pastorale, ne laissent guère soupçonner… Père de circonstance d’un fils qui n’est pas le sien, mais celui qu’il élève avec Laetitia Dosch, le stakhanoviste du cinoche français Karim Leklou doit composer avec le retour soudain du père biologique, Bertrand Belin, qui dispose d’un droit quasi naturel sur son gosse, et ce en dépit de son absence totale de sympathie. Mis sur la touche, le pauvre Leklou subit les sombres aléas de l’existence sans que personne ne soit spécialement en cause: dans ce petit théâtre renoirien, chacun a ses raisons, mais c’est le tendre Karim à qui l’on demande de prendre congé pour arranger tout le monde. 20 années passent et bientôt le mélo sentimental des Larrieu Bros donne des bouffées lacrymales à nos spectateurs charentais: à Cannes déjà, certains ne comprirent pas pourquoi le film n’avait, au lendemain de la projo de Miséricorde, pas lui aussi rallié une Compétition Officielle en clair et net manque de souffle…
Autre film remarqué à Cannes, All We Imagine as Light de Payal Kapadia, aussi connu sous le nom de « le film indien du GTL », 30 ans après la dernière incursion du pays-continent dans le haut du panier azuréen: dressant le portrait de deux infirmières de Bombay – qui seront en fait trois avec la cuisinière de l’établissement – qui voit leurs journées rythmées par leur travail et par la singularité de leurs relations amoureuses, le film s’ingénie avant tout à retranscrire des sensations, ce sentiment de stagnation et ce besoin d’échappatoire notamment, plutôt qu’à dérouler pépèrement une histoire linéaire… Raison pour laquelle il n’est pas si évident de parler de cette chose qui reste très bien en bouche. Avec un dernier segment placé sous les auspices d’un certain Apichatpong, All We Imagine as Light fait partie des choses que nous irons revoir à la sortie parisienne, d’autant que ses deux producteurs français – les deux tenanciers de la très chouette maison de production petit chaos – ont des recommandations de films à vous murmurer à l’oreille.
Faute de place, impossible de pénétrer aux séances de Dahomey de Mati Diop et de Black Dog de Guan Hu, le wouf wouf movie récompensé par un Xavier Dolan super vénère au dernier Certain Regard. On a plutôt goûté El Profesor de Benjamín Naishtat et Maria Alché, ou l’histoire d’un prof de philo introverti et peu propice aux éclats, pressenti pour récupérer la prestigieuse chaire de son mentor fraîchement décédé (mais voilà que déboule en provenance d’Europe un séduisant et charismatique rival qui, entre autre avantage non négligeable, semble, lui, capable de se pointer en soirée avec un pantalon qui ne sent pas la fiente de bébé)…

On a aussi bien ri devant le Riverboom de Claude Baechtold, pimpant documentaire agrégé autour de photos basse déf et de vidéos remontant à une vingtaine d’années. Un an après les attentats du 11 septembre (ça vous dit quelque chose?), le jeune apprenti-graphiste-typographe Claude se retrouve un peu par hasard en zone de guerre, en Afghanistan. Contre son gré, le bonhomme se voit embarquer par deux reporters intrépides – Serge Michel et Paolo Woods, qui livreront au Figaro une série de reportages fameux sur ce pays-tombeau-des-empires qui fascina en son temps Joseph Kessel et qui drainait à l’époque l’espoir de reprendre des couleurs après la chute des talibans, dans un tour complet du pays. Muni d’une caméra vidéo achetée au bazar de Kaboul, il va les suivre pendant deux mois dans un périple risqué, et se creuser une place, lui l’amateur pas spécialement dégourdi, dans cette équipe de grands professionnels téméraires… Le tout avec un humour sarcastique et une autodérision très suisse-romande qui a permis au film de remporter le prix du public au dernier festival Premiers plans d’Angers.
On n’a en revanche pas été spécialement conquis par le dernier film de Raoul Peck, qui a pourtant reconstitué le destin tragique du photographe sud-africain Ernest Cole (1940-1990), mort dans l’oubli après avoir doublement documenté la barbarie de l’apartheid et la ségrégation aux États-Unis. Peu de footage présentant le méconnu artiste, mais une palanquée de clichés puisés dans sa magnifique œuvre, dont une partie tirée des 60 000 négatifs mystérieusement retrouvés dans le coffre d’une banque suédoise en 2017. Alimenté par une voix-off à moitié concernée, le montage du film manque clairement de punch et rappelle à certains endroits (donc pas complètement non plus) l’ossature formelle d’un doc Netflix, qui fait justement partie des nombreux co-producteurs… Devenu un fantôme après son exil à New York en 1966, c’est comme si Cole lui-même avait déteint sur le fil narratif du film, assez étrangement fabriqué, il faut bien le dire, sans être déplaisant pour autant.

Sinon, The Neon People marque le retour aux affaires d’un Jean-Baptiste Thoret s’aventurant dans les sous-sols craspecs et peu safe de Vegas, où se réfugient sans qu’on ne le sache les désaxés du rêve américain: on vous en parle ici. Dans les salles le 31 juillet prochain, Comme le feu de Philippe Lesage traîne depuis la dernière Berlinale une très flatteuse réputation, nourrie par son intrigante durée de 2h45. Racontant un séjour (pas des plus reposants) dans un chalet de chasse au cœur du grand nord canadien, le film est une sorte de bizarre croisement entre le vaudeville et le thriller dont on vous reparlera forcément, d’autant que le film est appelé à diviser votre aimable rédac’: dominant formellement son sujet à coup de plans-séquences rhabillant Kirill Serebrennikov pour l’hiver, Comme le feu écrase aussi la moitié de ses personnages, réduits au statut de faire-valoir (il suffit de voir ce qu’il advient du duo de bourgeois Irène Jacob et Laurent Lucas dans le film…). Reste un Arieh Worthalter toujours aussi souverain dans ses choix de rôles lui allant comme un gant et susceptibles de l’emmener à nouveau choper un César post Procès Goldman… Pour finir du côté des nouveautés, Maman déchire toujours autant!
Du côté des autres rétrospectives, l’accent n’était pas forcément mis sur la joie de vivre estivale insufflée par nos cornets trois boules flashy (Haneke, Akerman…) mais on en a profité pour réévaluer certaines œuvres. D’abord, cet étrange revisionnage de La Pianiste (2001), resté dans nos mémoires comme le Haneke le plus abouti: le film perd clairement de son éclat quand on a déjà les scènes fortes à l’esprit (branlette à l’autrichienne dans les WC publics de l’auditorium, débris de verre ensanglantant par surprise les mains d’une très jeune Anna Sigalevitch…) et on en vient même à trouver toutes les voix françaises du cast austro-germanique tout à fait grotesques, ce qui n’est pas tout à fait incompatible avec une certaine idée du chaos, évidemment! Il faut aussi dire que les copies numériques tirées des films sortis au début des années 2000, découverts en leur temps en péloche, ne peuvent décemment pas rivaliser avec nos souvenirs: qu’importe, les Haneke restaurés débarquent en salles le 13 novembre prochain – y compris les téléfilms Lemmings réalisés dans les années 70 et inédits jusque-là chez nous – sous l’égide des pro-actifs Films du Losange!

Le bonbon patrimoine chaos de cette édition s’appelle Letters home (1986) de Chantal Akerman, unique essai de théâtre filmé de la cinéaste, transposant sur support vidéo une pièce de Françoise Merle adaptant la correspondance de la poétesse américaine Sylvia Plath avec sa mère. Si le 11 février 1963, l’icône féministe mariée-deux-enfants s’est donnée la mort, le film d’Akerman épouse par son montage l’humeur méandreuse de la poétesse, trouvant dans de merveilleux raccords entre Delphine Seyrig et sa nièce Coralie Seyrig, les deux uniques personnages de ce seules-en-scène, une euphorie confinant à la liesse… Le film montre tout ce qu’il est possible de faire depuis un austère décor de carton-pâte et une caméra bien loin des standards 8K de votre Nikon actuelle: une sorte de radieuse et très vivante antithèse au désincarné News from home (1977), qui nous a lui beaucoup moins parlés…
Côté patrimoine toujours, Le terroriste (1963) de Gianfranco De Bosio, connu jusque-là uniquement par les couche-tard du Cinéma de minuit, est à voir: ce Gian Maria Volontè movie où l’on croise aussi nos fraîchement disparus Philippe Leroy et Anouk Aimée raconte les activités d’un groupe de résistants dans la Venise occupée et brumeuse de 1944, et dans un style qu’on pourrait qualifier de trait d’union manquant entre Rossellini et Rosi (« Je n’ai pas voulu faire une épopée révolutionnaire mais plutôt un film de réflexion idéologique et morale »). D’attentat en attentat, le partisan Volonté se met à inquiéter sa hiérarchie, et quand les nazis zigouillent des otages en représailles, les différentes forces politiques du Comité de libération nationale, anticipant là de quelques décennies le NFP, sont très divisées quant à la stratégie à suivre. C’est manifestement ce film, le premier à ébranler le mythe de l’unité de la Résistance italienne, qui va mettre Gian Maria Volontè sur orbite et qui va amener un jeune cinéaste intrépide nommé Sergio Leone à s’intéresser au bonhomme…
Nous irons probablement revoir du Jacques Deray à la rentrée, tant nous sommes passés à côté de notre séance d’Un homme est mort qui avait pourtant beaucoup d’éléments pour nous plaire : tueur à gages à qui on vient de piquer son passeport, le frenchie Jean-Louis Trintignant ne peut pas quitter Los Angeles où il vient pourtant de compléter sa mission. Le père Deray en profite alors pour dévier de son lancinant polar et arpenter La Cité des Anges du début des années 70, partant à la rencontre de ses bikers, ses évêques, ses junkies et de ses prostituées, et surtout de ses acteurs américains-de-légende ici totalement aux fraises: Ann-Margret, Roy Scheider, Angie Dickinson… On y a vu un improbable mix entre un Melville parodique dont le monteur serait décédé en cours de contrat et un film de course-poursuite deux de tension filmé par André Cayatte (Œil pour œil), mais notre complice du fauteuil gauche, un Pascal-Alex Vincent visiblement très stimulé par la chose, a su trouver les mots pour nous convaincre de retenter prochainement le bouzin dans un état de fatigue moins prégnant : challenge évidemment accepted…
À l’année prochaine (resa déjà effectuée chez le glacier) !


![[ICHI THE KILLER] Takashi Miike, 2001](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2024/07/Capture-decran-2024-07-12-a-00.55.40-1068x699.png)
