Le réalisateur Bertrand Mandico répond à cette épineuse question qui nous concerne tous : c’est quoi un film CHAOS? Pour la peine, il nous donne 12 FILMS CHAOS. Non pas 10 mais 12. MAIS OUI. LE CHAOS EST TOTAL.
PAR BERTRAND MANDICO
Où le Chaos me demande de lister des « films Chaos »…
(Le Chaos dessiné en 12 « moi »)
Il faut bien commencer alors je commence par The last…./ The Last movie et The american Dreamer – de et avec Dennis Hopper pour le premier / de L.M. Kit Carson, Lawrence Schiller avec Dennis Hopper pour le second.
Le premier est la mise en abîme de l’état chaotique d’un acteur cinéaste (tant aimé)… Hopper au sommet cherche la chute… Le tournage d’un western devient rite païen et une des plus belles idées cinématographiques traverse l’écran: caméras de branchages, on y joue un tournage jusqu’à la mort… Le second est le making off du premier, où le montage d’un film s’embourbe et devient orgie dérisoire. Les deux films forment un tout extraordinairement inséparable, portrait halluciné de Dennis Hopper se brulant les ailes avec panache, filles, stupéfiants, alcool et armes à feu… Dans The Last Movie – Dennis Hopper = James Dean + Werner Herzog.
Herzog l’allemand fascinant, remis au goût du jour pour le meilleur… Et Peter Fleishmann qui se souvient de cet autre cinéaste allemand ?
Qui se souvient de : Dorotheas Rache de Peter Fleischmann, film « Panique » appellation décernée par les fondateurs du (non)groupe : Topor, Jodorowsky et Arrabal… L’unique film intronisé par les Paniques et pour cause, on y voit une jeune fille de 16 ans jouer avec sa sexualité, comme l’index joue avec le yoyo. Film performance, jouisseur, jouissif, une farce érotichaotique… Fleischmann invente le cinéma poil (pubien) à gratter.
La peau que l’on gratte, la peau que l’on brûle à la cigarette, c’est la peau d’Olga Karlatos dans Gloria Mundi de Nico Papatakis, sans doute un des films les plus violents que j’ai pu voir… Incandescent même. La torture dans tous ses états, porté par l’incroyable Olga Karlatos, le film est un pamphlet extrême et sans concession, dénonçant frontalement les atrocités durant la guerre en Algérie.
Au cœur du dispositif Papatakis, le rapport qu’il entretient avec sa muse, la cruauté d’un cinéaste… Mais l’actrice triomphe, Olga Karlatos traverse sans se cacher ce film peu aimable, elle exhibe son corps meurtri, brûlé, craché par la caméra… (le même corps qui sera maltraité par Fulci et titillé par Leone).
Papatakis (l’inventeur de Nico) a également produit un de mes films favoris : Un chant d’amour de Genet.
Un chant d’amour de Jean Genet : La prison, les hommes, les corps, un trou, un mur, la fumée jouissive, l’interdiction stupide, le culte, le cul, les fleurs, incandescence, Démon…
Le démon des femmes de Robert Aldrich. Film Chaos-Camp quelque part entre Sunset Boulevard, Vertigo ou Fedora. Hollywood décadent comme on l’aime, comme il l’est, des acteurs impeccables : Rosella Falk, Peter Finch, Borgnine et surtout une Kim Novak déroutante, possédée par un double, la mise en abysse du jeu d’actrice… Toujours plus profond… (Je rêve d’un Démon des femmes 2/ réalisé par Yann Gonzalez).
Le Démon des femmes est le film du Changement de voix, le film du changement de voie, aiguillage brusque vers un final canin-chaos-punk.
En écho à ce film, le final du Jour du Fléau de Schlesinger, autre long métrage sur un Hollywood chaotique, frère jumeau de Mullholand Drive, cousin de Barton Fink, reflet du Dalhia Noir d’Elroy , crypto-adaptation du Hollywood Babylone de Kenneth Anger. « Lynch es-tu là ? » dirait Pacôme Thiellement grand adepte du Fléau… Tout comme pour Le Démon des femmes, le film se révèle dans son final Panique, beau et violent, comme un volcan… Puis le calme à nouveau.
Le calme d’Un coin tranquille à la campagne de Elio Petri, un maitre discret du cinéma Italien, expérimentateur mal aimé, ou pas assez…. Morricone improvise sa musique durant le visionnage du film. Franco Nero y joue Jim Dine, la main de Jim Dine joue la main de Nero ; Vanessa Redgrave y tombe amoureuse, elle s‘attache à Franco et l’attache du coup. Une maison hantée, un fantôme amoureux, déstructuration à tous les étages, Tonino Guerra opère, le genre est effleuré, le Giallo embrasse Blow up et puis… Et puis quoi ?
Et puis What ? de Roman Polanski, après le deuil Macabre de Macbeth…. le deuil de jouir, le droit de jouir, le droit de jouer à nouveau… En Italie, non loin de Naples je crois, impro contrôlée au bord de la mer… Faussaires, obsédés et filles légères…
Sydne Rome perd ses vêtements, Polanski castagne, Mastroianni se gratte. Un trou dans un mur un crayon s’y enfonce… Plus tard, deux films plus tard, il y aura une dent dans le mur loué par Polanski.
Plaisir, plage et chaos, Polanski photographiera pour Vogue à la même époque, son film rêvé de Pirate, sur une plage encore, avec Nastassja Kinski érotisée… Polanski lorgne du côté de la bande dessinée, Pichard, Crepax il nous annonce Blutch qui dessinera le même Polanski, sur les mêmes plages dans LUNE L’ENVERS… Portrait… Auto-portrait.
Auto-portrait mou avec du bacon de Jean-Christophe Averty, film réalisé pour l’ORTF, Averty (géni du chao cathodique – dont le seul héritier à ce jour est Benoit Forgeard) filme le fauve dans son habitat, Dali performeur avant tout, metteur en scène de lui même et Orson Welles qui commente. On croirait le casting du Dune de Jodorowsky.
Les grands fauves sont lâchés. Psychédélisme impérial d’Averty, qui réussit à mettre en scène l’égo boursouflé de Dali sans nous écœurer pour autant, malin comme un singe. Averty nous fait croire à un royaume, à son empereur, à une île…
Presque la même île que celle de L’horreur des hommes malformés de Teruo Ishii. Une adaptation d’Edagowa Rampo, pape du récit fantastique Nippon. Ishii est le cardinal de la torture, le grand inquisiteur flamboyant, tout l’inverse de Papatakis. Pour Ishii la torture est baroque, un art raffiné, un prétexte pour faire du beau là où il n’y en a pas.
Et dans L’horreur des hommes malformés, domine une belle silhouette, celle d’un homme barbu avec robe qui danse sur la plage écumante. C’est Tatsumi Hijikata, inventeur (ou presque) du Bûto, corps désaxé, évoquant un Tomas Milian démembré… Hijikata nous invite sur son île, peuplée de femmes dorées et d’humanoïdes joliment difformes. Nous, on regarde, on trouve le spectacle magnifique, tellement Chaos… On aimerait être un chat qui observe sur les genoux d’Hijikata, caressé, aux premières loges.
Tout comme Le chat du Morgiana de Juraj Herz, un chat qui guette le mal sous les tables, sous les jupes froufroutantes… Iva Janžurová veut empoisonner Iva Janžurová.
Les deux femmes jouées par la même actrice (remarquable Iva Janžurová) s’affrontent dans un duel cruel et jouissif sous l’œil du chat noir. La belle époque, l’outrance du grand angle, le chaos du récit et surréalisme tchèque. Herz partage avec son compère Jan Svankmajer, le même musicien Luboš Fišer, le même montage heurté. Et plus encore… Le goût immodéré pour les saucisses tchèques, luisantes, que l’on mâche nappées de Ketch-up…
L’empereur Tomato ketch-upde Shuji Terayama, impossible pour moi de ne pas parler de Terayama, découvert dans la revue Zoom pour ses photos colorées, sexuelles, composées et délicates (des mises en scènes que reprendra à son compte Maruo dans ses mangas)… Terayama est un artiste absolu : poète, boxeur, homme de théâtre, cinéaste… Son cinéma d’essai et court-métrage est celui que je préfère, L’empereur Tomato Ketch-up est à la lisière, un long amputé, un beau monstre, politiquement incorrect, sauvage et beau. Il est punk, il est âpre, il l’est le plus représentatif de ce que Amos Vogel décrivait dans sa bible (du cinéma Chaos)… «Art Subversif». PAR BERTRAND MANDICO

