[CÉRÉMONIE SECRÈTE] Joseph Losey, 1968

Zaza Taylor, mater dolorosa échappée de Soudain l’été dernier, et Mia Farrow, préfigurant sa Rosemary’s baby enfermée dans Le cercle infernal, se fondent dans un univers anxiogène sous la caméra stylisée de Joseph Losey. En apparence, le pendant féminin de The Servant. En réalité, plus que ça.

PAR PAIMON FOX

Voilà un film d’une tristesse sans larmes de crocodile. Une prostituée se prend d’amitié (mais une amitié trouble, malsaine) pour une jeune femme en laquelle elle croit reconnaître sa fille, récemment décédée. De la même façon qu’une famille croit reconnaître feu paternel en un gros poisson blanc dans Et là-bas quelle heure est-il?; de la même façon que les parents endeuillés (Sutherland et Cristie) croient être confrontés au fantôme de leur fille dans le dédale méandreux Vénitien de Ne vous retournez pas; de même qu’un homme croit reconnaître son épouse dans l’Obsession, de Brian de Palma (film infiniment plus inspiré de Roeg que de Hitchcock), le personnage d’Elisabeth Taylor fantasme une réincarnation en celui de Mia Farrow dans Cérémonie Secrète.

La première scène dévoile ce personnage de prostituée qui enlève sa perruque de China Blue pour enfiler un cabas et un fichu et montre les fêlures d’une femme endeuillée. Avant, un générique et une musique intrigante amplifieront le caractère fantastique des événements à venir. Dans ce climat mystique (et mystificateur) où on porte des perruques et on se maquille pour fuir la cruauté de ce monde, l’intrigue, placée sous le signe du travestissement, de la falsification et du ludisme, peut dérouler ses méandres: alors qu’elle se recueille sur la tombe de sa fille, une prostituée est abordée par une jeune femme, riche héritière fantasque, qui l’appelle «maman» et l’entraîne dans sa luxueuse demeure. On l’apprend : sa mère est supposée morte. La prostituée entre dans le jeu, endosse les habits de la mère, change de statut social et découvre un univers profane. Elle joue la comédie, également pour se consoler de la mort de sa fille. Et ce double jeu trouble.

Tous les personnages, proches de l’univers de Tennessee Williams, sont gouvernés par la culpabilité, la mort et la frustration : Mia Farrow en jeune fille dans un corps adulte hanté par le fantôme d’une maman castratrice et rongée par des désirs sexuels insatiables, est resplendissante. Actrice dont on ne cessera de dire tout le bien (la revoir dans Reflets dans un œil d’or s’impose urgemment), Elisabeth Taylor, digne en toute circonstance, regard violet, chevelure de jais et incarnation généreuse de la force maternelle, est éblouissante dans cette seconde collaboration avec Josey (ils avaient déjà travaillé sur Boom, aux thèmes pas si éloignés). A mi-chemin du récit, apparaît le personnage de Robert Mitchum, second mari de la «maman» de Farrow qui revient d’années d’exil. Un peu comme un mort débarque dans les limbes (le personnage de Christopher Eccleston dans Les autres, d’Alejandro Amenabar en semble presque inspiré). Ce qui n’arrange rien à la situation mais lève le voile sur les ambiguïtés et la psychologie tordue d’une demoiselle mythomane et nymphomane.

Avec ses jeux de miroir psy et ses joutes acides, Joseph Losey, sous influence de tonton Mankiewicz, avait déjà peaufiné ce genre d’atmosphère poisseuse, aux lourds atavismes, aux secrets larvés, dans The Servant, au début des années 60. S’intéressant cette fois-ci à des personnages féminins au bout de leur vie dans un huis clos psychologique marqué par des rapports de domination où aucune d’elle ne doit craquer (les deux femmes essayent de maintenir cette illusion à tout prix pour combler la perte d’une personne et peut-être faire renaître son esprit), cette venimeuse Cérémonie Secrète échappe à la redite du Servant bis par sa simple intensité et son ambiguïté permanente (on se souviendra longtemps dans la scène dite du bain où Farrow noie un canard en plastique sachant que Taylor a perdu son enfant par noyade) ; et, comme souvent chez Losey, la violence n’apparaît pas à l’écran mais rumine longtemps à l’intérieur des personnages avant une explosion imminente.

Le décor baroque et mortifère de la maison bourgeoise devenue musée, remplie de bibelots et d’étoffes appartenant à une morte, pourvue d’escaliers vertigineux symbolisant la chute, et l’hôtel balnéaire donnant l’impression d’être situé dans un cimetière (en écho aux états d’âme intermittents des personnages), en disent long. La photo de Gerry Fisher favorise l’étrangeté de cette œuvre ensorcelante qui cherche, par une magnificence visuelle, par un mouvement ternaire déterminé (fascination, domination, répulsion), à créer un sentiment d’inconfort et une étrange distanciation avec le spectateur. Rien n’est esthétisant ou fait pour flatter un ego esthète. Normal, le deuil est impossible. Mais pire encore, en voulant raviver les morts, les deux femmes ont oublié qu’en étant coincé dans le passé, elles rabâchaient leur culpabilité au risque de sombrer dans la folie. «Elles sont déjà mortes», semble nous dire Losey. D’où cette atmosphère de purgatoire qui tire inexorablement vers les enfers. D’où ce film, à la fois fascinant et inconfortable, placé sous le signe de la fatalité, qui se termine donc plutôt mal.

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