Jour 5 et 6: A Love Song de Max Walker-Silverman, The Integrity of Joseph Chambers de Robert Machoian et The Unknown Country de Morrisa Maltzde: l’Amérique profonde sous toutes ses coutures.
La fin du festival approche, et les films du contingent américain sélectionnés en compétition se ressemblent, comme des variations sur l’American Dream, dans le contexte de l’Amérique profonde. Celles des grandes étendues, des villes à taille humaine, de la nature hostile et sauvage. Une Amérique qui n’en a pas fini avec le Far West. Plutôt que John Ford ou Howard Hawks, les jeunes cinéastes venus avec leur premier ou deuxième film se revendiquent davantage de figures contemporaines telles que Terrence Malick, Kelly Reichardt ou Chloé Zhao. C’est justement à cette dernière que l’on pense devant A Love Song de Max Walker-Silverman et The Unknown Country de Morrisa Maltz. Deux œuvres en apparence opposées, la première étant frappée d’immobilisme, alors que la seconde revisite le thème éculé du road-movie, mais qui s’inscrivent dans le même naturalisme rural que Nomadland.

Planté dans son décor unique, un camping du Colorado, A Love Song filme les retrouvailles entre deux anciens amants âgés de 60 ans, désormais veufs et marqués par la vie. Max Walker-Silverman détaille le rythme de vie à la fois apaisé et routinier de Faye, qui semble vivre hors du temps, loin des tumultes et de l’hyper connexion du monde extérieur. Elle communique et reçoit des lettres par l’intermédiaire d’un postier qui se déplace sur un poney. Elle se nourrit de ce qu’elle pêche dans le lac accolé au camping. L’arrivée de Lito viendra à peine chambouler cette vie d’ascète, puisqu’il semble suivre le même train quotidien. Des moments de joie surviendront (une baignade au lac), des larmes couleront, mais l’émotion peine à émerger dans un film qui fait de sa subtilité une forme de préciosité. Malgré l’interprétation de Dale Dickey, une actrice vue chez Debra Granik et quelques films d’horreur, A Love Song peine à dépasser son statut de petit mélodrame programmatique et superficiel, biberonné aux Sundance movies.

The Unknown Country pousse encore plus loin la ressemblance avec Nomadland, ou plutôt forme une variation plus honnête du film de Chloé Zhao. Ce road trip vers nulle part, la destination, soit la frontière entre le Texas et le Mexique, étant finalement un prétexte, nous entraîne dans l’habitacle du véhicule de Tana (Lily Gladstone, merveilleuse), à travers le mid-west. Comme Zhao avec France McDormand, Morrissa Maltz, également documentariste, plonge son actrice dans des lieux et des communautés réelles. Toutefois, Maltz évite intelligemment l’écueil de Nomadland, qui travestissait une star hollywoodienne en pauvre pour un «vis-ma-vie chez les ploucs», en confiant le rôle principal à Lily Gladstone. Actrice d’origine amérindienne, Gladstone fait un point de repère plus convaincant que McDormand, et ne paraît jamais se déguiser. Elle et Tana, semblent ne faire qu’un. Une prouesse qui provient autant des talents d’actrice de Gladstone que de la mise en scène et de l’écriture du film, explorant notamment les rapports qu’entretient Tana avec ses origines. Par son enchaînement de saynètes, rencontres et échanges autour d’une cigarette ou d’un verre, The Unknown Country cartographie autant l’Amérique des petites villes rurales de l’après Trump que la psyché de son héroïne frappée par le deuil.

Rare deuxième film sélectionné en compétition au CEFF 2022, The Integrity of Joseph Chambers renoue avec le duo de réalisateur-acteur, Robert Machoian et Clayne Crawford, de The Killing of Two Lovers (inédit en France). Dans ce nouveau long-métrage, Machoian refait de son comédien le catalyseur d’une masculinité primitive en crise. Joseph Chambers, un commercial en assurance, manque de confiance en lui. Afin de prouver à sa femme et ses enfants sa «valeur», il décide de partir chasser le daim en forêt. Une manière de montrer qu’il saurait subvenir aux besoins de sa famille au cas où une apocalypse adviendrait. Après s’être fait prêter un pick-up et un fusil, il part dans la nature. Ragaillardi par l’arme à feu, il se prend pour Davy Crockett, et commet accidentellement l’irréparable. Hélas, The Integrity of Joseph Chambers ne tient pas totalement sur la longueur, la faute à un scénario manquant de consistance une fois le drame passé, et son personnage plongé dans la torpeur et la confusion. Il réussit néanmoins à faire le portrait du mid-white guy contemporain pétri de frustration, grâce à l’interprétation habitée de Clayne Crawford. J.E. & M.B.
