Cannes Jour 7. La première semaine du Festival se termine en fanfare, littéralement, avec un carnaval improvisé sur le tapis rouge lors de la montée des marches pour L’Agent Secret. Le sang a également coulé à flots sur la Croisette, notamment à la Quinzaine avec un film de requin australien (et même un peu chez Christian Petzold), et surtout en Compétition, avec encore un film où un personnage explose (le troisième cette année), décidément l’une des lubies du Festival.
Parmi nos plus grosses attentes du Festival figurait le 4e long-métrage de fiction de Kleber Mendonça Filho, dont on avait eu quelques informations de première main lors de notre rencontre avec lui, il y a 2 ans pour la promotion de son documentaire Portraits Fantômes. L’Agent Secret a finalement bien vu le jour, avec la star brésilienne Wagner Moura (Narcos, Civil War) dans le rôle principal, et s’est même frayé une place en Compétition. Somme de tous les films de son auteur, et surtout des recherches effectuées sur la ville de Recife, son histoire, ses salles de cinéma et ses secrets pour Portraits Fantômes, L’Agent Secret est un passionnant dédale cinématographique à travers les genres du cinéma (du thriller d’espionnage au film-dossier, en passant par le mélo et l’horreur). En tant que film d’un ancien critique émérite, on n’en attendait pas moins. Projet le plus ambitieux à ce jour de Kleber Mendonça Filho, le film déploie sur trois actes une flopée de sous-intrigues et parenthèses en apparence déconnectées, pour mieux les unir dans un épilogue émouvant. D’où le côté fresque du film, pas si éloigné de la telenovela, reine de la fiction brésilienne, que Mendonça Filho ne rejette absolument pas, mais qu’il transcende avec tout ce que le cinéma peut offrir formellement : flashbacks, flashforwards, montages parallèles, surimpressions.

L’Agent Secret est donc un film fondamentalement brésilien, comme en témoigne sa force tranquille, désarçonnante, typique de la saudade. En cela, il est pendant longtemps un anti-thriller, déjouant sans cesse la promesse initiale de son titre. Le personnage principal, Marcelo/Armando (Moura, dans le rôle de sa vie) se révélant tout sauf agent secret, mais homme banal pris pour cible par les pouvoirs en place : police, riches industriels, tueurs à gage, et (presque) hors champ, la dictature. Il est curieux de voir ce film quelques mois après Je suis toujours là de Walter Salles, primé à Venise et aux Oscars, tant les deux communiquent, le deuxième étant une variation cinéphile et habitée du premier, pris au piège par sa nature ontologique de biopic mélodramatique. On peut voir dans la complexité narrative de L’Agent Secret le désir de restituer les difficultés connues par les enfants et petits-enfants des victimes de la dictature militaire à faire reconnaître le sort de ces derniers. Seule la redécouverte d’archives éparpillées, enfouies, a pu rendre justice à cette horreur. C’est l’un des plus vibrants hommages.

Alors, grand Wes ou petit Wes ? Depuis son retour à Cannes en 2021, le cinéaste lollipop-texan a toujours eu le malheur de passer en plein milieu de sélection. Passablement émoussé par un son rythme de croisière festivalier, le badgé presse ne pouvait que laisser échapper beaucoup, mais alors beaucoup, d’informations en route. Revoir à Paris, dans des conditions décentes, le French dispatch ou Asteroid City était presque devenu un trope. En nette rupture avec ses deux prédécesseurs, ce Phoenician Scheme délaisse le vertigineux mille-feuille choral pour ne laisser apparaître que trois acteurs en guise de cast principal : Benicio del Toro, Mia Threapleton (la fille de Kate Winslet aperçue dans Le Jeu de la reine de Karim Aïnouz) et Michael Cera, un cercle plus restreint qu’à l’accoutumée qui renoue avec l’esprit Darjeeling. Le film ne se laisse d’ailleurs pas prier pour placarder, punaises à la main, des motifs assez peu vus dans l’univers du cinéaste : un goût pour les armes réparti entre grenades et mitraillettes, un générique d’entrée égrené sur un plan fixe garanti sans effet de manche, un perso déchiqueté en deux et un visage tuméfié en gros plan, auxquels la maison de poupée andersonienne s’était jusque-là toujours refusée (du moins depuis le dépressif Famille Tenenbaum). Voilà pour les motifs esthétiques, dont on sait qu’ils ne sont pas rien chez le cinéaste dit-dandy.
Car pour le reste, le fond de l’air thématique est toujours aussi rouge : situé en 1950 dans le Royaume indépendant (et fictif) de la Grande Phénicie, le film raconte comment un riche homme d’affaires européen souvent fourré dans des manœuvres douteuses, inspiré des magnats Onassis et Niárchos, aligne les rendez-vous avec de grands investisseurs. Visant à contrecarrer un complot (le scheme du titre) intenté par un consortium de rivaux, l’homme au cigare cherche des fonds, mais cherche surtout à sauver sa peau, après avoir survécu miraculeusement à de nombreux accidents prémédités. Il embarque avec lui sa fille Liesl, une nonne qu’il connaît à peine et qui cherche à identifier l’homme qui a tué sa mère (serait-ce son propre père milliardaire ?). Un précepteur danois au talent trouble (Michael Cera) accompagne le duo, qui croisera sur sa route une palanquée de tycoons, assassins et terroristes au dessein tout aussi trouble. Le trajet du film est donc celui d’une petite cellule familiale qu’il va falloir réparer, et le méticuleux prothésiste qu’est Anderson a plus d’un item dans sa trousse pour bricoler la rédemption paternelle. Elle passera par un humour pince-sans-rire droopyesque qu’on avait un peu perdu de vue ces dernières années : ici le goût du sarcasme n’est pas mobilisé pour masquer des sentiments, mais à l’inverse, il dessine une relation cabossée qui se donne du mal en essayant (une façon de retourner l’emblème Get Rich or Die Tryin’ chère à 50 Cent). Malgré les innombrables péripéties dignes d’une odyssée titanesque, le trajet en ressort épuré, comme délicieusement linéaire, épris de tendresse et de sérénité. On comprend peut-être mieux maintenant pourquoi The Phoenician Scheme fait littéralement monter ses personnages au ciel.

La Quinzaine des cinéastes continue à offrir parmi les propositions les plus excitantes vues sur la Croisette. Christian Petzold, pour sa grande première à Cannes après avoir lâché son temple berlinois, venait y présenter Miroirs n°3, petit film en durée (1h25, emballé, c’est pesé), mais tout sauf mineur. En changeant de muse, passant de Nina Hoss à Paula Beer, le cinéaste s’est détourné d’une certaine lourdeur dramatique qui pouvait peser dans ses mélo historiques, pour un cinéma plus concis, tranchant et intemporel. Situé comme Le Ciel rouge dans un cadre unique et indéterminé, Miroirs n°3 s’ouvre sur une scène d’accident automobile laissée hors-champ, comme pour laisser planer le mystère. Le mystère justement, c’est le maître mot de ce film aux vertus quasi hitchcockiennes. Comprendre une situation improbable, mais simple, fondée sur le non-dit : après son accident, Laura est recueillie par Betty, qui l’installe dans la chambre de sa fille suicidée. La plupart du mobilier de la maison ne fonctionne pas, et on finit par apprendre que le mari et le fils ont quitté le foyer pour une durée indéterminée et résident dans le garage automobile qu’ils gèrent. La venue de Laura bouleverse le noyau familial, et très vite cette dernière prend la place de la défunte. Comme un Théorème inversé, c’est l’intrus qui devient le jouet, ou plutôt la poupée, de la famille. Brillant.

Les amoureux de gore et d’horreur n’ont pas été lésés cette année avec Dangerous Animals de Sean Byrne. Le réalisateur de The Loved Ones, sympathique torture porn repéré à Gerardmer en 2011 (Prix du jury, quand même) redynamisait le genre en le mêlant au teen movie façon John Hughes. Avec son troisième long-métrage, il en fait de même avec la carcasse échouée du film de requins. Qu’il est loin le temps des Dents de la mer, ou plus récent encore, d’Open Water et The Reef. Asylum et ses Sharknados sont passés par là et ont nanardisé ce sous-genre. En bon australien, Sean Byrne en connaît un rayon sur les requins et démystifie le mythe selon lequel ils sont un grand prédateur pour l’homme – en vérité, leurs attaques ne sont qu’accidentelles. Non, le dangereux animal du film, c’est un serial killer de nom de Tucker (Jai Courtney, revenu de ses blockbusters débiles), rescapé d’une attaque dans son enfance et qui depuis nourrit un culte malsain envers ce roi des mers, au point de monter une fausse combine d’attraction en pleine mer pour piéger des touristes et les filmer à la VHS (ça a son importance !) pendant qu’ils se font dévorer – comme le stade terminal du sous-genre du film de requins. Dangerous Animals est un pur slasher en haute mer, efficace, intelligent et généreux.



