Cannes Jour 10. Cannes se vide, les films s’enchaînent sans passion. Est-ce déjà la fin ? Pas d’inquiétude, on a encore un peu de chaos en rab. La Semaine de la Critique tirait le rideau avec une soirée mémorable sur la plage et un palmarès qui a contenté son monde : Grand Prix pour A Useful Ghost (qu’on a malheureusement loupé), Prix du jury pour Imago et Prix de la révélation pour Théodore Pellerin dans Nino.
À la Quinzaine des Cinéastes, on s’est laissé séduire par Kokuho, un film japonais de 3h sur le kabuki, théâtre japonais traditionnel proche de l’opéra. Ce film de Lee Sang-il, cinéaste d’origine coréenne fort d’une carrière déjà remplie au pays du soleil levant, est une fresque autour de la rivalité sur 60 ans entre deux acteurs qui viennent d’univers différents. Kikuho, fils d’un yakuza tué lors d’un règlement de compte, excelle dans l’art du kabuki, spécialisé dans l’interprétation de l’onnagata (ces personnages féminins joués par des hommes). Il est recueilli par une légende du kabuki qui en fait son élève avec son fils Shunsuke. Si la relation est d’abord amicale entre les deux jeunes hommes, au point d’incarner un fameux duo populaire auprès du public, elle se détériore une fois que le père, vieillissant, décide de faire de Kokuho son héritier artistique. Dans un monde où les liens du sang et le népotisme compte plus que le talent, le choix fait scandale et crée une dispute entre les deux anciens amis. Passé une première heure et demie fascinante sur la description de l’art du kabuki, le film rejoint les récits traditionnels des rise and fall, mais reste réussi grâce à la mise en scène des différents spectacles, véritables moteurs du récit.
En Compétition, avis contrastés sur deux mélodrames à l’économie et à l’approche différente. Romerìa, troisième long-métrage de l’Espagnole Carla Sìmon, Ours d’or il y a trois ans pour Nos soleils, nous a cueilli par son récit en forme de journal intime. Film semi-autobiographique, il raconte l’été de Marina, orpheline en quête de reconnaissance auprès de la famille de son père qu’elle n’a jamais connu, à Vigo en Galice. Marina est l’avatar de la réalisatrice, qui a perdu ses deux parents, morts du sida, alors qu’elle avait 3 et 6 ans. Romerìa, qui signifie pèlerinage, enchaîne les rencontres entre Marina et ses oncles, tantes, et grands-parents bourgeois. Le film alterne entre douceur (l’émotion de revenir sur les terres, sublimes, où ses parents se sont aimés) et amertume (la confrontation avec une famille difficile, où règne le non-dit). Romerìa culmine lors d’un passage dans la maison familiale, où les grands-parents, lâchent, accordent à peine un regard à leur petite-fille qu’ils jugent illégitime. Le film se permet ensuite une parenthèse entre l’onirisme et le flash-back : l’amour (et la drogue) entre le père et la mère de Marina dans les années 80, jusqu’au départ de cette dernière, fuyant l’addiction du père.
Il est là, le film guimauve de la Compétition, à savoir un long étiré sur deux heures pas franchement désagréable, mais quand même compliqué à s’enfiler sans grommeler en cette fin de quinzaine où le rythme des projections jamais ne cède. The History of sound raconte l’histoire heurtée entre Lionel, jeune chanteur originaire du Kentucky incarné par Paul Mescal, qui fait la connaissance du mystérieux David au prestigieux conservatoire de Boston. Dandy aux doigts de fées, l’étudiant en composition a les oreilles aussi décollées qu’absolues (oui, il est joué par Josh O’ Connor qui n’a même pas fait le déplacement). Mais nous sommes en 1917, et cette ébauche de romance est brutalement interrompue quand ce dernier est mobilisé sur le front de ce qu’on appelle alors la der des der… Une fois David revenu du front, les deux amants sont missionnés sur un road-trip hivernal dans le Maine pour enregistrer sur des bobines de cire des chants folkloriques menacés d’oubli. La parenthèse romantique ne dure pas, les deux chemins se séparent et bientôt – c’est-à-dire six décennies plus tard (gare au spoiler que voilà) – voilà que la scène tant attendue s’exécute : magnifié par le poids des techniques et des années, le témoignage audio de l’un donne de chaudes larmes à l’autre, qui n’a jamais su oublier son amour de jeunesse du Maine…
Si la naïveté bien premier degré du projet aurait pu être un argument en faveur de ce Brokeback Mountain 2.0., il faut garder en tête que le spectateur de cinéma bouffe du period drama en costume depuis beaucoup trop de temps maintenant. Quelques Jane Campion mis à part, le genre est en effet systématiquement assailli par un esprit de sérieux lénifiant, comme si nos endimanchés aïeux faisaient toujours la tronche – alors qu’ils consacraient une partie de leur temps à l’art d’émettre des vibrations sonores depuis leurs fesses, les livres des spécialistes en attestent – et vivaient à chaque instant de leur vie la Grande histoire et jamais la petite. Si cet History of sound laissait entrevoir dans ses premières minutes de belles choses autour de la synesthésie – le fait de voir un son, de sentir une couleur, d’attribuer du goût à un mot – le Hermanus a bâti quelque chose d’étonnamment linéaire et pas dolby atmos pour un sou. Notons quand même quelques jolies ballades folk, qui n’arriveront cependant pas à faire oublier le magnifique et brumeux Inside Llewyn Davis de si tôt.
Alerte film passé totalement sous les radars critiques ici alors qu’il nous a totalement emplis de joie au Certain regard (peut-être aussi en raison de sa thématique tord-boyaux, forte à propos). Un dernier pour la route de Francesco Sossai raconte l’histoire de Carlobianchi et Doriano, deux cinquantenaires fauchés qui roulent à travers la nuit de bar en bar, obsédés par l’idée de s’enquiller un ultime canon. Ils croisent la route de Giulio, un étudiant en architecture aussi timide que naïf. Entre confidences et gueule de bois, cette rencontre inattendue avec ces deux mentors improbables va bouleverser la vision que Giulio porte sur le monde, l’amour… et son avenir. Le road-movie éthylique est, on s’en doute, prétexte à une succession de tranches de vie prenant le pas sur l’idée même de l’intrigue : l’intérêt du genre réside dans un trajet émaillé de bifurcations imprévues plus que dans le respect du chemin initialement balisé, et c’est bien sûr l’étude de caractère qui prévaut ici.
Le film a les deux yeux rivés vers le cinéma de Bob Rafelson – on est quasiment certain que le cinéaste avait Five easy pieces et The King of Marvin Gardens dans un coin du cortex – et son art du désenchantement pathétique, mais teinté de douce flamboyance, sa métaphysique de clochards célestes devenus trop vieux pour s’assagir (ici, il s’agirait de ne PAS grandir, pour paraphraser OSS). La tendresse envers les personnages – qui vont jusqu’à s’introduire chez un propriétaire artisto en se faisant passer pour le trio d’architectes avec qui il a pris rendez-vous, dans une scène surprenante qui ne surjoue jamais la carte de la maestria – illumine tout le film, qui a aussi à voir avec le film de ragazzi inadaptés, tendance vitelloni. Ce n’est pas à vous qu’on va apprendre qu’Easy Rider est né de la cuisse gauche du Fanfaron de Risi… Voilà un beau film embrumé qu’on est ravis de ramener dans nos cartons demain.
On a enfin pu voir un film d’animation cette année à Cannes, et en clôture de la Semaine de la Critique. Planètes est le premier long-métrage de la japonaise Momoko Seito, produit par Miyu (Linda veut du poulet). À la manière de Flow l’année dernière, Planètes est un film d’animation apocalyptique centré sur des non-humains, ici des akènes de pissenlit échappé du monde après sa destruction nucléaire, dérivant dans l’espace avant d’atterrir sur une nouvelle Terre en pleine formation. Pas de dialogue donc, mais des bruits sonores des plus étranges et drôles. Si le récit patine au bout d’une heure, Planètes réussit à émerveiller par ces choix d’animation audacieux. On n’est pas loin du cinéma scientifique et du cinéma expérimental de Stan Brakhage à quelques moments. Un film rafraîchissant et étonnant qui aura permis de clôturer la Semaine de la Critique sur une note moins narrative et classique.
PS : Nos félicitations à l’équipe marketing de New Story qui nous a transformé le traditionnel carton d’invitation en merveilleux sous-bock couleur jaune chartreuse (nous avons préféré le garder <3)

PS2. Léa a rattrapé pour nous Once Upon a Time in Gaza. Réalisé par les frères Nasser, tous deux originaires de Gaza, ce film en compétition Un Certain Regard mêle plusieurs genres et passe de la comédie au drame en légèreté. Jamais ennuyeuse, l’intrigue, qui se situe en 2007, illustre la profondeur et surtout la durée du conflit israélo-palestinien. Il est question de la construction d’un mur par Israël, de bombardements intempestifs… C’est dans ce contexte que les deux personnages principaux se rencontrent et se lient d’amitié. D’un côté, un jeune étudiant et de l’autre, un gangster un peu plus âgé pas encore assagi. Les deux vont développer un business de vente illégale de médicaments couvert par un restaurant de falafels avant d’être pris par un policier peu commode, connaissance de longue date d’Osama. Sous couvert d’humour et de tendresse (la relation amicale des deux personnages est touchante et humaine), le film exploite les sujets sensibles actuels (guerre, génocide, deuil) avec acuité.
PS3. Léa a aussi rattrapé Vie Privée. Une comédie dramatique un peu anecdotique sur le papier, mettant en scène Jodie Foster et des guests-stars bien de chez nous Virginie Efira, Daniel Auteuil et Mathieu Amalric. L’histoire est plutôt simple : une psychiatre entre dans une sorte de psychose lorsque l’une de ses patientes se suicide. En traversant Paris et la campagne, la psychiatre enquête sur la mort de sa patiente et nous livre quelques secrets au passage – qui emportent le spectateur dans un voyage sur l’intime, ce que l’on partage (ou pas) avec son entourage et comment laisser circuler ses émotions au lieu de les réprimer. Pas essentiel ni inoubliable mais divertissant.


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