LE FILM DU JOUR

ANORA de Sean Baker (compétition)
Anora, jeune strip-teaseuse de Brooklyn, se transforme en Cendrillon des temps modernes lorsqu’elle rencontre le fils d’un oligarque russe. Sans réfléchir, elle épouse avec enthousiasme son prince charmant; mais lorsque la nouvelle parvient en Russie, le conte de fées est vite menacé: les parents du jeune homme partent pour New York avec la ferme intention de faire annuler le mariage…
Dans quel monde vivons-nous pour qu’un Sean Baker soit devenu la nouvelle valeur cardinale du cinéma US indépendant, un nom qu’on associe désormais au « goût de la déglingue » (Le Monde paru hier)? Dans quel petit monde la sursaturation de « fuck » arrachés à la moindre réplique ou la distribution de bourre-pifs par des gros bras yougoslaves suffit à rendre un long corrosif? Passe encore le fait que certains spectateurs éblouis par leur virée au Silencio de la veille n’aient pas des lunettes adaptées pour bien voir: qu’ils passent fissa chez Atol Antibes, on saura très bien les recevoir. Mais que des gens ayant correctement mangé leur bifteck de midi se soient laissés autant attendrir par la future Palme du cœur, voilà qui est plus problématique.
Il y a trois ans, dans ce même Grand Théâtre en transe, on avait déjà ressenti une amère solitude à ne pas rentrer dans le petit numéro de film-souteneur que déployait Red Rocket et de son personnage de débile profond (faire jouer un rôle comme ça à un acteur porno: on voit déjà le niveau de petite-malinerie chic du truc). Mais ce qu’on a vu hier dépasse l’entendement. Entendement d’ailleurs pas ménagé par la présence massive d’Américains dans la salle venus soutenir leur film comme d’autres vont supporter leur club de foot adoré, en donnant de la voix pour encourager leur rejeton plutôt que pour juger sur place de la qualité du produit. Chaque personnage ici campé hume à mille kilomètres l’odeur du personnage gros-cabot écrit et conçu par un cinéaste intello. Chaque vanne débitée, parfois jusqu’à overdose – voyez cet insensé running gag du smartphone sur la table du salon figurant un personnage « assistant » acoustiquement à une baston se jouant à distance, et qui se demande bien ce qui se passe à l’autre bout du fil, répété quatre ou cinq fois – sent la ficelle scolaire du gag writer manufacturier de l’humour, qui pourrait alimenter aussi bien un talk-show d’Arthur qu’un film en compétition officielle.
D’ailleurs, 50% des vannes sont ici anticipables, par un spectateur disposant toujours d’un coup d’avance. Et quand la comédie de pieds nickelés prend le pas sur le récit amoureux, non seulement il absente totalement la dimension sociale des travailleuses du sexe – dont tous les critiques en France se saisissent pour dire que le film a une esquisse de propos – mais en plus de ça, on a l’impression d’un affront général fait à l’ensemble de la comédie italienne, le vrai genre des laissés-pour-compte attachants, et dont l’une des gueules vaguement gassmaniennes peine vraiment ici à ressusciter l’esprit. « La force du film provient de ce qu’il évite tout moralisme ou position de surplomb dans le regard qu’il pose sur ses personnages », pose encore Le Monde hier. On n’a définitivement pas vu la même chose, chers lecteurs du chaos, à qui on ne la fera pas lors de la sortie prochaine du film… Avec une palme sur l’affiche? GAUTIER ROOS
| 2h 28min | Comédie dramatique De Sean Baker | Par Sean Baker Avec Mikey Madison, Mark Eidelstein, Yuriy Borisov |



