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[CANNES 2023] Gazette chaos du Festival / Jour 6

JOUR 6. Difficile de faire abstraction de la déflagration provoquée par le nouveau long métrage de Jonathan Glazer (The Zone of Interest), film tellement singulier qu’il mériterait à lui-seul une gazette spéciale. On vous parle aussi du Eureka de Lisandro Alonso, des Filles d’Olfa de Kaouther Ben Hania et Banel & Adama de Ramata-Toulaye Sy.

De quelle partie du cortex ce film (glauque) a-t-il bien pu sortir? À la soirée de la Semaine – qui suivait notre projo rattrapage hier en Varda, histoire de vous situer un peu le mood étrange dans lequel nous avons traversé cette fête (!) – tout le monde semblait avoir mûri son petit avis sur The Zone of Interest, nouveau film de Jonathan Glazer (Under the skin), déjà embarqué dans l’exégèse de ce geste glazerien que vous pouvez à raison supposer « radical », avec des points de vue tranchés, comme le souligne le Palmomètre.

Rien de tout ça chez nous, en tout cas pas dans ces premières minutes de décantation: entre l’urticante installation arty et le grand film choc venant apporter sa contribution historique à un sujet plutôt chargé, le choix est ici bien difficile à faire (est-il d’ailleurs indispensable dans ce cas?). Le dispositif est aussi retors que facile à comprendre: Glazer nous montre de charmantes vingnettes illustrant la vie quotidienne de la famille Höss, parrainée d’une main de fer germanique par Rudolf (joué par le Christian Friedel du Ruban blanc, accessoirement commandant des camps de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau) ainsi que la terrifiante Hedwig (Sandra Hüller). Précision: cette villa-petit-coin-de-paradis dans laquelle évolue le ménage offre une vue imprenable sur le plus tristement célèbre camp de concentration et d’extermination de l’histoire, qui « sévit » donc en arrière-plan pendant que la famille fait trempette ou discute de la juste hauteur des haies, uniquement séparé de l’abjection par un mur que le film n’abattra pas (ouffff).

Des propos peu amènes sur les Juifs – pendant que Mica Levi nous donne à entendre le ronflement des fours, on en profite pour récupérer deux-trois fourrures et garnir sa garde-robe personnelle – sont évidemment de la partie. À ce cadre monstrueux s’ajoutent des papiers-peints hideux et des bigoudis terrifiants sur la tête de la Hüller, le tout filmé avec une caméra verdâtre anti-glamour qui peut faire penser à de la DV: ne cherchez pas plus longtemps pour trouver les plans les plus cradasses de toute la compèt’ cette année. Tout est donc là sans vraiment apparaître, tout est donc bâti pour proposer un contre-champ aux images-témoins bien connues des camps de la mort, jusqu’à un édifiant saut dans le temps qui n’était probablement pas présent dans le bouquin éponyme de Martin Amis, décédé le jour de la projection. Dans ce remake de Mon Oncle de Tati (si, si), l’horreur a bien été reléguée hors cadre, comme on empile la poussière sous le tapis: on va se permettre une interprétation toute personnelle du film, vous en ferez ce que vous voudrez. Et si Glazer tendait un miroir peu reluisant à notre époque, en choisissant non pas un contrechamp alternatif à celui de millions de victimes dont le regard est ici confisqué, mais peut-être pire encore: une absence totale de point de vue sur l’horreur, comme la frontalité de ces tableaux toujours cliniques semble nous murmurer? Pas tout à fait remis de sa nuit, notre cerveau malade a vu dans The Zone of Interest le grand film pervers d’un Wes Anderson qui aurait très mal digéré le joint que venait de lui passer son grand-oncle Haneke, le tout survenant lors du mariage d’Ulrich Seidl. Oui, il est temps qu’on aille dormir…

Romain prend la parole pour parler du Todd Haynes. Pour préparer son nouveau rôle, une actrice célèbre (Natalie Portman) vient rencontrer celle qu’elle va incarner à l’écran (Julianne Moore) dont la vie sentimentale a enflammé la presse à scandale et passionné le pays 20 ans plus tôt, ayant entamé une liaison avec un adolescent âgé de 13 ans. La comédienne interroge (et enquête sur) les deux amants devenus époux, elle se plonge dans leur passé, mais avec le temps, on ne sait plus trop quelles sont les réelles intentions de celle-ci et ce qui relève du vrai ou du fantasme… Bien sûr, on comprend très rapidement ce qui a pu séduire le réalisateur Todd Haynes (Carol) dans le scénario de Samy Burch qui, jusque dans son titre (May December est une expression qui désigne en anglais une relation où les deux partenaires ont une grande différence d’âge), a un potentiel parfum de scandale. C’est Natalie Portman qui le lui a soumis et on y retrouve sans surprise tout ce que l’on aime chez Todd Haynes: les couples rouillés et mal assortis, les échanges de regard qui tuent, les vitres qui séparent, les souffrances qui rapprochent, l’expression d’un trouble ou d’un désir circulant dans un univers corseté, l’hypocrisie d’une société conformiste et le joug des apparences, les corps aimantés et les cœurs enchaînés.

On a l’impression que son cinéma qui autopsie souvent ce qui agite le corps et la tête des poupées consumées (Karen Carpenter pour son underground Superstar; Carol/Julianne Moore dans Safe; Cathy/Julianne Moore dans Loin du Paradis…), existe pour protéger les marginaux, ceux qui luttent comme ils peuvent contre des normes, des carcans, des monstres humains. Et, bien entendu, on aime l’idée que ce cinéma-là existe. Il y a comme une connexion intime et secrète avec les films de Todd Haynes, que l’on a découvert à différentes périodes de notre existence, qui partagent en commun l’idée d’une contamination, d’un monde qui s’écroule, de gens qui se métamorphosent. Et que l’on a le plus souvent regardé, les yeux en spirale, en se disant: « diantre, quelqu’un pense ou ressent exactement la même chose que moi ». Mais, peut-être pour la première fois chez lui, ça coince aux entournures, la mécanique se grippe. Probablement parce que, face à un sujet aussi épineux, lui qui maîtrise d’ordinaire absolument tout, y compris les tabous (revoir son Poison pour s’en convaincre), et n’a pas peur des monstres comme de la monstruosité (idem) ne sait pas quel ton adopter, quelle posture prendre… et nous laisse trop longtemps barboter dans les eaux troubles avec cette affaire de semblants très faux et de déni très dur sur une relation interdite entre un mineur et une adulte – le couple formé par Julianne Moore et Charles Melton étant inspiré par l’affaire Mary Kay Letourneau, survenue en 1997 aux États-Unis.

On voit bien le jeu de miroirs entre les deux actrices (Julianne Moore et Natalie Portman) façon Persona de Bergman (jadis, une actrice et son infirmière qui développent une relation trouble), on comprend bien que l’une devient l’autre, etc. Mais on est plus intéressé par un autre film, en sourdine, moins clinquant, plus mélancolique… celui avec l’époux/Charles Melton qui choppe d’ailleurs la meilleure scène. Bref, à force d’être au bord du pastiche surligné par l’utilisation de la musique du Messager de Joseph Losey signée Michel Legrand, reprise dans l’émission Faites entrer l’accusé (ce qui incite à prendre au sérieux ce qui ne devrait pas l’être et inversement), le spectateur ne sait pas vraiment sur quel pied danser et alors que ça devrait être agréable pour nous de ne pas élire de territoire (l’inconfort, c’est notre passion), on est quelque peu désarçonné de se tenir très à distance de ces agitations d’affects. On a connu Todd Haynes subversif, on le découvre pantouflard. On s’amusera quand même de la pirouette finale ironique: la réalité est infiniment plus complexe que la fiction et lorsque cette dernière (Portman) rend visite à la première (Moore), elle se prend fatalement les pieds dans le tapis. D’accord, mais du coup, cela valait-il la peine d’en faire un film?


Quelques mots sur des choses aperçues en compétition: d’abord sur l’étrange Les Filles d’Olfa, biberonné aux face caméras un peu faciles dans son premier quart d’heure et dont on craignait un peu le caractère « docu-fiction joliment shooté qui a tout pour séduire d’emblée le jury » avant la projo: le nouveau film de Kaouther Ben Hania est une belle réussite relatant l’histoire vraie d’une mère célibataire tunisienne revenant sur le long processus qui a mené à la disparition de ses deux filles aînées (on vous invite à très peu vous renseigner sur le pitch du film avant de vous y rendre). Pour ce faire, elle pourra compter sur le talent d’acting de ses deux autres filles, mais également sur des comédiennes prenant le relais quand la scène à rejouer devient trop intense: vous n’avez peut-être pas tout compris à cette phrase, mais elle résume la jolie entreprise improvisée du dispositif, où le film raconte autant une histoire que les conditions de sa propre fabrication. Les filles d’Olfa ira même jusqu’à recréer une séance d’exorcisme qui plaira assurément à Julia Kowalski et à son J’ai vu le visage du diable, moyen-métrage montré aujourd’hui même à la Quinzaine et dont on vous parlera dans la gazette de demain!


On a aussi pris de belles images de la projo officielle de Banel et Adama de Ramata-Toulaye Sy, le seul premier film de la Compétition, conte planant qui relate une histoire d’amour vouée à l’échec dans un petit village du nord du Sénégal. On doit cependant à nos lecteurs cette triste vérité, imputable à la très mauvaise orga de ce début de festival: on a dû quitter la salle au bout d’une heure, histoire de s’assurer une place (évidemment, en poireautant sous la pluie) à la seule et unique projo presse du Scorsese. On sait depuis 2019 et la jurisprudence Mehdi Omaïs sur le Quentin Tarantino qu’un précieux sésame n’est pas une garantie d’accès à la salle… G.R.

 

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PS1. On vous donnera demain d’enthousiasmantes nouvelles du formidable Le Ravissement d’Iris Kaltenbäck, avec Hafsia Herzi, Alexis Manenti et Nina Meurisse, découvert ce matin à 8h30 non sans montées lacrymales à la sortie de la salle, mais permettez qu’on aille prendre des nouvelles de Justine Triet avant!
PS2. On vous laisse avec quelques mots de notre collègue et ami Edouard Brane sur le film chaos Eureka de Lisandro Alonso: « Bien heureux celui qui trouvera la formule qui pourra résoudre le mystère Lisandro Alonso et crier dans la salle «Eureka» après la découverte de son nouveau film éponyme présenté à Cannes Première. Cinéaste de la contemplation, de l’errance et du temps, Alonso déroute et surprend avec malice en proposant un voyage itinérant vers des chemins de travers aussi perturbant que mystérieux. Film multiple qui passe tout en subtilité du western au polar jusqu’au film anthropologique Weerasethakulien, Lisandro Alonso a probablement joui d’une trop grande liberté pour capter l’attention du plus grande nombre. Reste un film unique en son genre qui embarque le spectateur dans un espace-temps indéfini dont le salut ne viendra que part la spiritualité native des Amérindiens qui rappelle à certain égard The Sunchaser de Michael Cimino. Une critique acerbe et amère des États-Unis, l’antithèse parfaite du dernier film de Scorsese Killers of the flower moon… »

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