La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 8: le chef-d’œuvre Godland de Hlynur Palmason à UCR (et-pourquoi-qu’il-est-pas-en-compet?), la surprise Nostalgia de Mario Martone en compétition au Palmomètre, la confirmation La Montagne de Thomas Salvador à la Quinzaine, la dispute autour des Cinq diables de Léa Mysius toujours à la Quinzaine (décidément!), les pronos flippants de Madame Soleil…
Si vous commencez à comprendre que peu de films secouent nos mirettes depuis le début de ce Cannes 2022 (Men de Alex Garland étant l’un de nos préférés), vous comprendrez d’autant mieux le choc qu’a représenté cette projection du film Godland de Hlynur Palmason, vu dans la section Un Certain Regard. Enfin du cinéma qui nous fait aimer les allers-retours permanents entre la Quinzaine et la salle Debussy, trajets qu’accompagnent de pratiques McMuffin à emporter qui permettent de ne pas s’effondrer! Comme Une grande fille (Kantemir Balagov, 2019) il y a trois ans, il ne faut pas être d’une haute subtilité pour comprendre qu’il avait (largement) sa place ailleurs… Fin du XIXe siècle: un jeune prêtre danois arrivé en Islande a pour mission de faire construire une église avant l’hiver suivant et de photographier la population au milieu de paysages inhospitaliers. Tandis qu’il s’acquitte de son devoir avec son équipe, une improbable histoire d’amour se développe en même temps qu’un violent conflit… Utilisant un processus au collodion humide qui a remplacé le daguerréotype vers 1860 (on dit merci au dossier de presse), le film replonge dans cette époque où nos aïeux scandinaves allaient eux-mêmes pêcher leurs truites en hiver et bivouquaient en terrain hostile sans besoin impératif de recourir à des tutos Youtube.

Disons-le tout de suite: Godland est une merveille visuelle, empruntant des plans d’ensemble à la symétrie maniaque d’un Wes Anderson, une mise en scène archiprécise et soutenue par une douceur dans le regard qui fait presque de Palmason une exception. On dit bien une exception: en général, quand des films atteignent une maîtrise technique pareille, on est souvent embêtés de sentir trop fort la présence d’un cinéaste bien immodeste derrière (« vise-moi ce travelling ou ce panoramique plein de maestria! », semblait nous dire Miguel Gomes dans ses 1001 nuits, pour ne citer que lui).
Rien de tout cela ici, Palmason semble habité par un feu Herzogien, même si vous ne verrez pas Klaus Kinski débarquer dans cette équipée sauvage pour manger vos enfants (le film contient une violence enfouie en lui, mais ne joue jamais la carte de l’hystérie). D’abord recentré autour d’hommes en mouvement qu’animent des sentiments pas toujours très nobles, le film se stabilise dans une deuxième partie où surgissent des femmes (de la passion amoureuse, enfin). Sans verser dans un pompiérisme cinéphile pas très original, le film convoque au loin la mémoire d’un Délivrance soft, d’une Leçon de Piano où l’on communique énormément avec les yeux, et de moments bucolico-festifs qu’on croit tirés de la Porte du Paradis, mais sans Zaza qui fait du patin à roulettes. Une épopée d’une élégance rare dont on vous donnera vite des nouvelles, il sortira dans les salles françaises en décembre.

Jusqu’à mardi soir, Armaggedon Time de James Gray se situait en tête du Palmomètre, avec une moyenne de 3,8 sur 5, loin devant les autres. Jusqu’à la projection de Nostalgia de Mario Martone qui, dans notre Palmochaos, enchaîne les 4 étoiles et une Palme de notre Philippe Rouyer! L’acteur italien Pierfrancesco Favino y joue un homme prisonnier de son passé à Naples, et l’on parle beaucoup de lui pour un prix d’interprétation, lui qui a été récompensé en 2020 à la Mostra de Venise pour son rôle dans Padrenostro de Claudio Noce. C’est exactement le même buzz qu’à l’époque du formidable Traître de Marco Bellocchio, présenté en compétition au Festival de Cannes en 2019 (et qui en était reparti inexplicablement bredouille) où il incarnait le repenti de Cosa Nostra Tommaso Buscetta arrêté en 1984 par la police du Brésil, où il se cachait, et dont la collaboration avec la justice italienne avait abouti à un « maxi-procès » à Palerme. Deux mots sur ce film où l’ombre de la mafia et la terreur qu’elle inspire s’avèrent partout: Favino joue Felice, un homme d’affaires installé au Caire, de retour à Naples au chevet de sa mère mourante, 40 ans après avoir abandonné les siens, sa religion, sa langue. Son ami d’enfance, joué par Tommaso Ragno, est devenu le caïd de la mafia régnant à la Sanità. Jadis inséparables, les deux ne se sont plus jamais revus depuis une nuit funeste, où leurs petits larcins ont mal tourné. L’un a fui et refait sa vie loin de Naples et ses démons; l’autre est resté, s’enfonçant dans le crime. Quarante ans plus tard, le bilan de vie s’impose. Not another vieux crouton movie. Carton plein, donc.

On ne va pas s’étendre sur La montagne de Thomas Salvador (Gérard vous en dit le plus grand bien dans un papier à part), présenté à la Quinzaine des réalisateurs. Avec Vincent n’a pas d’écailles, son précédent et premier long en 2014, où le personnage possédait ce qui pouvait ressembler à des superpouvoirs, Salvador avait fait l’unanimité en trouvant une façon d’accorder la forme et le sujet, grâce notamment à des effets spéciaux à la fois économiques, mais impressionnants par leur efficacité (on se demande toujours comment il a fait). Les mêmes qualités sont à l’œuvre dans ce deuxième long-métrage beaucoup plus ambitieux dans son propos, puisqu’il traite le parcours spirituel d’un personnage en quête de lui-même. On espère ne pas attendre 8 ans pour voir son troisième film!

En revanche, on va VRAIMENT s’étendre sur Les cinq diables de Léa Mysius, nouveau long métrage de la réalisatrice de Ava (qui était présenté à la Semaine de la critique en 2017). On y suit Vicky (Sally Dramé), petite fille étrange et solitaire, qui a un don: elle peut sentir et reproduire toutes les odeurs de son choix qu’elle collectionne dans des bocaux étiquetés avec soin. Elle a extrait en secret l’odeur de sa mère, Joanne (Adèle Exarchopoulos), à qui elle voue un amour fou et exclusif, presque maladif. Un jour, Julia (Swala Emati), la sœur de son père, fait irruption dans leur vie. Vicky se lance dans l’élaboration de son odeur. Elle est alors transportée dans des souvenirs obscurs et magiques où elle découvrira les secrets de son village, de sa famille et de sa propre existence… Mon tout donne un film qui questionne la rédaction (et c’est ça aussi qui est bon). Avis contre avis, c’est l’heure de la battle (comme dans The Voice, oui, parfaitement).

L’avis de Gautier 👉 Voilà l’objet de plus retors et le plus difficile à saisir de toute cette Quinzaine cannoise. Plutôt que d’enfanter un remake confortable d’Ava, la jeune cinéaste (et scénariste déjà chevronnée d’Audiard, Desplechin et Claire Denis) est allée puiser dans le conte fantastique empilant les différents genres une histoire bien ambitieuse. Le résultat est à la fois déroutant (en témoigne cette ouverture sur cours d’aquagym dispensé par notre Adèle en claquette à des petites vieilles souhaitant raffermir leurs fesses), narrativement bien amené (on suit l’intrigue avec plaisir et attention, du moins dans la première partie), et il n’affiche pas ce sérieux papal qui sévit trop souvent dans un jeune cinéma d’auteur français pas vraiment connu pour être rock’n’roll. Après C. Jérôme dans Nos Cérémonies, de Simon Rieth, on y entend d’ailleurs un titre de Bonnie Tyler et Kareen Antonn qui va nous trotter dans le cortex encore quelques jours (“Et j’ai tant besoin de toi… Et j’ai tant besoiiinnnn de ta voix”). On sent aussi chez la cinéaste une réelle envie de s’essayer au genre qui va plus loin qu’un chic name dropping pour une capsule Konbini. Mais quelque chose cloche dans ce récit structuré en flash-back: alors que le spectateur comprend au fur à mesure les petites motivations et jalousies qui expliquent la condition d’untel ou d’untel (mais pourquoi la joue droite de Daphné Patakia est-elle brûlée?), il n’est pas toujours secoué par les révélations qui se font jour (sa brûlure provient… ATTENTION SPOILER… d’un incendie). Spectateur qui peut avoir un peu l’impression d’avoir un décalque de Titane sous les yeux: d’abord une forme – parfois brillante et toujours dynamique – puis ensuite un scénario, un peu filandreux, qu’on tente hâtivement de raccorder à la chose… Le film est assez bizarroïde – d’ailleurs il y a débat dans notre équipe pour identifier qui sont les 5 Diables en question – et appelle à être très aimé ou très détesté. On était en tout cas très heureux de retrouver les joues roses de notre Adèle après notre virée de l’avant-veille avec miss Seydoux. G.R.

L’avis de Gérard 👉 Les 5 diables est un de ces films qui, à force de bonnes intentions, en fait à la fois beaucoup trop et pas assez. Inutilement alambiqué là où il aurait eu besoin de simplicité, le script est beaucoup trop simpliste là où un peu de subtilité était de rigueur. Il commence comme un pastiche de Stephen King avec cette histoire de petite fille douée de pouvoirs olfactifs très développés qui finissent par lui permettre de se transporter dans le passé pendant de brèves périodes. C’est l’occasion pour elle de découvrir quelques épisodes de la vie de sa mère danseuse (Adèle Exarchopoulos), et les raisons de sa naissance. Las, dès la fin du premier épisode temporel, on se rend compte que l’angle fantastique n’était qu’un prétexte pour justifier les flash-backs, qui révèlent la nature véritable du film, un bon vieux ménage à trois, traité comme un mélodrame bien pensant, et dont la morale («le racisme, c’est mal; l’homophobie, aussi») dissimule mal un regard parisien et condescendant vis-à-vis de la France profonde qui vote Rassemblement National. G.D.

Sinon, ajoutons un petit mot, toujours à la Quinzaine, sur Fogo-Fatuo du Portugais João Pedro Rodrigues (interview chaos à lire ici). Sur son lit de mort, Alfredo, roi sans couronne, est ramené à de lointains souvenirs de jeunesse et à l’époque où il rêvait de devenir pompier. La rencontre avec l’instructeur Afonso, du corps des pompiers, ouvre un nouveau chapitre dans la vie des deux jeunes hommes voués à l’amour et au désir, et à la volonté de changer le statu quo. On est un peu restés sur la touche avec celui-ci (aucun rapport avec le fait qu’on ne soit pas rentrés à la soirée post-projo, hein!), annoncé dans son générique comme une fantaisie musicale par l’auteur d’O Fantasma. Cette histoire où un zozo neurasthénique – bon sang qu’on a envie de le secouer le bonhomme! – plaque sa famille royale de boomers pour s’enticher d’un pompier qui mime des tableaux de Caravage en slibard avec ses collègues provoque quelques sourires, promet quelques malaises aux spectateurs non avertis (et paf! Première éjac’ faciale sur grand écran de notre festival!) mais use dans le même temps de quelques grosses ficelles humoristiques qui peuvent un peu agacer. Reste un beau discours de João envers Paolo Moretti pour sa dernière…
As usual, on finito avec le bulletin horoscope-météo de la redoutable Madame Soleil à Cannes où tout le monde a été pris de surprise devant les deux films du mardi, que personne ne voyait venir. À savoir Tori et Lokita des frères Dardenne (qui a droit un soleil dans ma carte météo-horoscope) et Nostalgia de Mario Martone (qui a droit à un soleil nuageux). Panique dans la boule de cristal dans la perspective que les Dardenne chopent une troisième Palme.

PS. Après Top Gun: Maverick (dont notre avis se résume à celui de Valérie), c’est l’autre superproduction du 75e Festival de Cannes: Elvis, biopic réalisé par le flamboyant Baz Luhrmann, qui est présentée ce mercredi, avec Austin Butler dans le rôle-titre, et Tom Hanks, dans la peau du manager, attendus sur le tapis rouge. On s’en tape un peu beaucoup, mais si vous avez envie de réviser vos Elvis, on a quand même pensé à vous.
