[CANNES 2019] GAZETTE CHAOS DU FESTIVAL / JOUR 4

La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 4: CarioCannes, Ladj Ly, Chokri, Kantemir. Regards très certains.

[ALORS ON DANSE?] Tremblez, c’est le fameux jour Cariocaesque à Cannes! Inutile de préciser qu’à la rédaction, on a envie de voir ce flashmob-carioca comme d’avaler des lames de rasoir, même si entre nous la vision des Jackie et Gros Gégé de la Rue d’Antibes se trémoussant comme Chabat et Darmon peut valoir son pesant de cacahouètes niveau génance chaos. Même Valérie, pourtant fan des extravagances d’Arielle Dombasle et adepte pas bégueule de défis farfelus, a décliné l’invitation.

Afin que cette vision de fin du monde soit la plus marquante possible, des Cannois en tongs et des festivaliers aux badges rose pastillé s’entrainent d’arrache-pied depuis plusieurs jours pour répéter la choré. On devrait les voir prochainement sur BFMTV: «Franchement, c’est trop super comme idée». Ce sera beau et « décalay » comme la soirée La Haine à Cannes 1995 («Fiesta sur une plage après la projo de La Haine. Sauf que, pour faire raccord avec l’esprit banlieue du film, c’est sandwich-merguez et basta. Avec une image qui me reste: une vieille rombière habillée comme une fée rose en fin de vie mordillant un bout de merguez non cuite du bout des lèvres et disant: «oh mais comme c’est charmant» à tout bout de champ…» in Les Festivals de Cannes too much chaos de Christophe Lemaire). Ce culte pour la Carioca est d’autant plus déconcertant que le film, succession non-stop de sketches tordants charriant différentes formes d’humour, vaut selon nous bien mieux que cette simple séquence (un peu bouche-trou et trop longue dans nos souvenirs, pas forcément ce que le film contient de plus drôle). Parce que, oui, après tout, pourquoi pas une horde de Cannois vomissant dans les rues pour dire qu’ils sont contents? Voilà qui serait chaos. Et, mieux, pourquoi pas des Cannois.e.s hurlant CHAOS REIGNS déguisés en renard.e.s en hommage à Antichrist de Lars Von Trier, pendant qu’on y est?

Reste que le film, lui, s’il a vieilli dans sa facture, demeure vraiment irrésistible, dès son intro, et sa parodie hilarious de film d’horreur (le fameux Red is dead) inspirant une non moins hilarious séquence où les journalistes regardent ledit film dans une projection de presse. A la fin, un journaliste joué par Dominique Besnehard balance cette réplique culte: «Madame, je n’écrirais rien sur ce film, c’est une merde», révélant alors toute la cruauté du rapport critique-attachée de presse, qui d’ailleurs peut, 25 ans après, s’inverser en ces termes: le journaliste à la place de l’attachée de presse, suppliant de pouvoir assister à une projection et l’attachée de presse lui répond: «Monsieur, je ne vous montrerai pas notre film, vous êtes une merde». Rions de bon cœur pour noyer notre malheur: La cité de la peur sera donc projeté ce jeudi soir à 21h30 et fera l’objet d’une ressortie en salle le 5 juin 2019 ainsi qu’une sortie en coffret spécial 25 ans prévue pour novembre 2019. Et nous serons tous ravis de retrouver l’attachée de presse galérienne, l’acteur émétique, le garde du corps pétomane, la veuve joyeuse et tant d’autres personnages pitttttoooooresques…

Sinon, parmi les heureuses nouvelles, sachez que Nabillou est à Cannou. Pas de nouvelles d’Afida Turner, en revanche. Ça nous manque.

Sinon, le cinéma, il va comment? Il va très bien, merci, particulièrement en compétition. Après la sensation Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles (qui a quand même un chouia déçu notre Gautier R. l’ayant rattrapé ce jeudi matin en projection de presse, le trouvant en-dessous des deux précédents KMF), parlons du film dont tout le monde parle sur Cannes Croisette: Les misérables de Ladj Ly, soutenu lors de sa projection officielle par Kasso, Cassel et tout Kourtrajmé, présents dans la salle.

Choix audacieux de Thierry Frémaux et sa bande que d’avoir élu Ladj Ly et ses Misérables en Compétition. Mais a-t-il été sélectionné pour les bonnes raisons? On suspecte un peu la discrimination positive, tant Monftermeil et ses merveilles n’ont pas l’habitude d’être invités sur la Croisette (contrairement au Paname haussmannien de Christophe Honoré, cette fois-ci relégué à Un Certain Regard). Si on reconnait à cet électron libre de Kourtrajmé une patte aussi affirmée qu’incontestable, on n’ira pas jusqu’à faire le même foin que nos collègues, littéralement soufflés par ce film choc-survolté-coup de poing (choisissez le qualificatif qui vous plaira).

On admettra qu’il s’agit d’un embedded-movie réussi, avec un Damien Bonnard (Pento) une nouvelle fois dans le coup (vous savez tout le bien qu’on pense de lui), dans le rôle d’un Franck Serpico rapatrié de Cherbourg, vite plongé dans les méthodes plus qu’expéditives d’une BAC dont le N+1 charrie tous les travers de l’époque (racisme bon teint, harcèlement de rue et abus de pouvoir envers les premières donzelles venues, passion ardente pour son feed Instagram au volant). Et on se met soudain à nous-mêmes nous trouver sévères: le film réussit son tableau documentaire, fignole des seconds rôles bien sentis (big up tout particulier à Le Maire), et négocie avec succès les virages comiques que d’autres auraient évité devant un combo aussi sensible (banlieue + émeutes + bavures policières, pour employer un euphémisme). On reconnait aussi que cette longue séquence finale, dont vos fils Twitter ne cessent de disserter, réussit son coup. Qu’est-ce qui empêche alors notre entière satisfaction? Un cinéaste trop sûr de ses effets et autres tics de mise en scène? Même pas! Tout simplement l’impression que le film peine à dépasser ses modèles (le cinéma d’un certain Jacques Audiard) et qu’il manque encore un peu de nerfs là-dedans pour qu’on puisse en faire notre moment fort de la Croisette. Il manque un «souffle», un «élan»: pardonnez-nous d’emprunter les outils critiques de Laurent Weil, mais le temps nous manque en ce début de festival. Le panel est un peu divisé.

Sinon, Gautier R. nous, et vous, pose la question: Le cinéma québécois est-il le meilleur au monde? Après Genèse de Philippe Lesage et en attendant la livraison imminente du Dolan (Matthias et Maxime), Monia Chokri maintient selon lui le niveau général au plus haut, avec une comédie familiale qui annonce Un certain regard radieux. On devrait plutôt parler ici de comédie romantique, avec cette particularité qu’elle a lieu entre une sœur et son frère, ce qui n’est pas si courant en dehors du champ pornographique. Sophia (Anne-Elisabeth Bossé) est en pleine crise de la 35aine (trop embourgeoisée pour accepter n’importe quel petit boulot, trop dépendante de ses proches pour leur lâcher la grappe financière). Elle tombe de haut lorsque son frère Karim, le coureur Patrick Hivon, ficelle une romance avec sa propre gynécologue obstétricienne… L’exubérance des personnages rappelle les premiers Dolan (l’homme à la houppette n’est jamais bien loin, en l’occurrence à deux fauteuils de celui de la réalisatrice pour ce qui est de notre séance), une fois encore les sous-titres anglais sont insuffisants pour un public francophone, et les jump cuts incessants auraient pu vite nous faire sortir le sac à vomi.

Pourtant la formule fonctionne, relevée par des dialogues mitraillés à un rythme assassin, et bien aidée par un scénario tumultueux qui prend soin d’éviter la chronique adulescente sympathique mais indigeste passée la première demi-heure. On ajoute illico presto cette reprise en VF d’A well respected man des Kinks par Petula Clark à notre playlist du festival, et on se quitte avec cette réflexion féministe aussi drôle que cinglante : «On passe la moitié de sa vie à se trouver grosse, et l’autre moitié à se trouver vieille et grosse».

Toujours dans la section Un Certain Regard, on attendait beaucoup de Beanpole (Une Grande Fille) du jeune réalisateur Kantemir Balagov et là encore, nous n’avons pas été déçus. A l’unanimité, on a trouvé ça assez dément, confirmant toutes les promesses contenues en Tesnota. C’est même, à notre sens, meilleur car, traitant un même sujet de prison intérieure de laquelle on cherche à s’émanciper mais sous une forme différente (et assez sublime, il faut l’écrire), son cinéma semble s’être débarrassé un peu de certains effets de style voyants pour raconter le plus intensément des séismes intérieurs et des troubles psy avec acuité, sensorialité et sensualité. Nous sommes en 1945. Tout est démoli, tout est à reconstruire. La Seconde Guerre mondiale a ravagé Leningrad et dans ce monde de ruines, trop grand pour être appréhendé, deux jeunes femmes de rien tentent de se reconstruire et de reconstruire ce qu’elles ont perdu ou démoli. Un film de reconstruction intime donc, focalisé sur les intérieurs et l’intériorité, où l’on (se) perd et où l’on cherche à refonder comme à féconder. Est-ce qu’un être humain (et, par extension, un pays) est capable de se relever après sa déchéance ? C’est aussi et surtout un beau film amer d’âmes tourmentées, trouble, incitant à ne pas passer à côté des choses compliquées. Un film si habité, si adulte, si pénétrant que l’on croit absolument à tout ce qui s’y passe, même dans la moindre profondeur de champ. Et qui agit violemment sur nous, qui dévaste, qui grandit. Soit du pur cinéma du corps qui touche à l’os (comme le disait Pialat). Selon nous, il aurait parfaitement eu sa place en compétition (plus que le Jarmusch, par exemple) mais l’éblouissement des palmes sera pour la prochaine fois, Kantemir…

Et la bise à Elton.

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