Le Texas s’est toujours distingué par une singularité anticonformiste revendiquée aussi bien par des milliardaires libertariens en chapeau de cowboy que par des artistes locaux qui poussent souvent très loin la licence poétique. C’est le cas des Buttholes surfers, un groupe inclassable qu’on pourrait qualifier d’héritiers de Roky Erickson et de Tobe Hooper, même s’ils ne se revendiquent de rien. Leur genèse remonte au début des années 80 avec la rencontre à la fac de deux complémentaires, l’introverti Paul Leary et le géant déluré Gibby Haynes, tous les deux insatisfaits à l’idée de devenir des cadres sup bien rémunérés. Ils éditent un livre de photos d’anomalies génitales, agrémentées de textes pseudo scientifiques de leur cru avant de monter un groupe pour composer une musique provocante et non conventionnelle, mélange de punk psyché hardcore avec une dimension très spectaculaire reposant sur des effets de lumière stroboscopiques et le jeu de scène dément de Haynes. Reconnus très tôt pour leur potentiel, ils sont soutenus par Jello Biafra qui les aide à se lancer, et surtout par Kurt Cobain qui les tient pour une influence majeure. Mais ils semblent avoir été davantage appréciés par leurs pairs que par leur public qui se déplaçait surtout dans l’espoir de voir un spectacle outrageux.
Fan de la première heure, le documentariste Tom Stern les a suivis pendant des années, accumulant des heures de documents qu’il a compilés pour retracer leur carrière chaotique, souvent hilarante et parfois tragiquement déchirante. La plupart des informations proviennent des témoignages parfois contradictoires des membres du groupe ou de ceux qui les ont côtoyés (Flea, Dave Grohl) ou admirés (Thurston Moore, Henri Rollins). On y fait plus ample connaissance avec les différents instrumentistes qui soutenaient Leary (guitare) et Haynes (chant). Le batteur King Coffey, l’un des rares membres permanents, a été accompagné pendant quelques années d’une seconde batteuse, Teresa Nervosa, qui jouait debout avec lui à l’unisson. Son visage est familier et pour cause : c’est elle qui jouait dans le sketch mémorable de Slacker (Richard Linklater; 1990) où elle tentait de vendre un frottis de Madonna, ce qui lui a valu de figurer sur l’affiche iconique.
Incidemment, Linklater intervient pour raconter comment il avait participé aux débuts du groupe en projetant des clips, extraits de films et autres vidéos pendant leurs shows. Les bassistes ne restaient jamais très longtemps et quelques-uns d’entre eux racontent les tournées dans des conditions dantesques. Lorsque le réalisateur n’a pas les images correspondant aux propos des intervenants, il les reconstitue en animation avec des marionnettes. La plus folle de ces mini-séquences illustre le témoignage de Kathleen Lynch, qui a participé épisodiquement à leur spectacle en dansant nue, et raconte d’où lui vient son surnom de « the shitting dyke». Haynes apparaît comme l’indiscutable pôle d’attraction, à la fois drôle, provocateur et dérangeant. Au début, il attirait les foules parce qu’on ne savait jamais ce qu’il allait inventer sous l’emprise du LSD. Son parcours devient plus sombre dans les années 90 lorsqu’il plonge dans l’héroïne et fréquente Al Jourgensen de Ministry. Il joue avec le groupe formé autour de Johnny Depp la nuit où River Phoenix meurt d’overdose. L’année d’après, il parle avec Kurt Cobain peu de temps avant sa mort.
Au fil des années, Stern a fini par devenir un intime, et à la fin, à l’occasion d’une question apparemment anodine, Haynes répond que son plus lointain souvenir est celui où, à l’âge de 4 ans et demi, il a été violé par un voisin dans une contre-allée à Dallas. De la part de quelqu’un qui s’est toujours caché derrière un humour agressif, cette révélation est totalement dévastatrice. Le film contient d’autres moments bouleversants, notamment lorsque Coffy évoque la mort de son compagnon avec qui il avait dû se marier en dehors du Texas parce que les autorités de l’état n’ont pas reconnu le mariage entre personnes du même sexe avant 2015. Avec le temps, Leary et Haynes s’étaient fâchés comme un vieux couple resté trop longtemps ensemble, mais ils se sont réconciliés et déclarent avoir trouvé avec leurs familles respectives une forme de normalité qu’ils avaient toujours cherché à fuir. Quoi qu’on pense de leur musique, le groupe a été un des plus originaux de ces quarante dernières années et il a servi de cadre à une aventure humaine extraordinaire auquel le film rend un hommage mérité.



