[BIFFF 2021] Demandez le compte-rendu de la 39e édition

Que retenir de l’édition 2021 du BIFFF (Brussels International Fantastic Film Festival) qui a eu lieu entièrement en ligne du 6 au 18 avril? Bilan chaos.

C’est une évidence de le noter, mais si une chose a manqué au cours de cette édition du BIFFF, c’est bien la possibilité de discuter des films après les projections, avec ce que ça implique: les salles, le public, l’ambiance. Malgré tout, les jurys respectifs ont délibéré, et si leurs verdicts peuvent surprendre, leurs choix sont clairs. Dans le registre du genre, ils ont privilégié le divertissement avec Vicious fun. Dans les autres sections, les préférences sont allées aux films qui traitent avec économie de sujets contemporains, comme en témoignent les prix donnés à Host, entièrement traité comme une réunion zoom, ou Beyond the infinite two minutes, dont l’intrigue escapiste passe là encore par un écran domestique.

En compétition internationale, Vicious fun de Cody Calahan (USA) a remporté le Corbeau d’or (soit le grand prix). Le pitch, qui implique un critique de film d’horreur dans une affaire de tueurs en série, peut faire redouter une énième variation postmoderne façon Scream. Heureusement, le scénariste évite d’utiliser les «compétences» de son antihéros pour déterminer sa conduite. Au contraire, la situation l’oblige à improviser lorsque le hasard le conduit au milieu d’une pittoresque réunion de tueurs en série qui, tels les Alcooliques anonymes, cherchent à se contrôler en même temps qu’à surmonter un traumatisme commun. Lorsque le héros reçoit le soutien inattendu d’une justicière énergique, le rapport de forces s’équilibre, et l’affrontement peut commencer au fil de scènes d’action assez robustes mais tempérées par un humour constant. Ça sent la formule, le public visé est large, mais c’est encore assez frais pour surprendre. Corbeau d’argent ex æquo, The closet de Kwang-bin Kim (Corée du sud) est un film de placard hanté qui commence avec une énergie et une efficacité typiquement coréennes, mais perd très vite de son intérêt à cause de personnages généralement antipathiques et d’incohérences qui ont échappé aux scénaristes, esclaves aveugles de conventions archi rebattues. Son, de l’Irlandais Ivan Kavanagh, est une étude alambiquée sur le thème du trauma refoulé. Huit ans après avoir fui une secte avec son fils nouveau-né, une femme vit une vie heureuse et normale lorsque son fils présente des symptômes étranges qui évoluent pour ressembler à une forme de vampirisme, le seul remède étant de manger de la chair humaine. De là, la mère part sur les routes, espérant fuir une menace qu’elle n’a pas encore identifiée comme faisant partie d’elle-même. Son parcours est illustré dans un élégant style gothique et dépouillé, mais l’équilibre entre le signifié et le suggéré est maladroit et frustrant. Le film a quand même reçu le Corbeau d’argent.

Sound of violence de Alex Noyer (USA/Finlande) fonctionne un peu sur les mêmes bases: un personnage féminin traumatisé (elle a assisté enfant au meurtre de sa mère par son père) se retrouve plus tard vivant une vie apparemment saine. Comme Travolta dans Blow out, elle étudie la prise de son, mais elle a développé une sorte de confusion des sens: elle a des visions extatiques en entendant certaines sonorités liées à la douleur provoquée chez autrui. Elle va donc chercher des sujets pour les torturer et enregistrer leurs réactions. L’argument rappelle l’incroyable Naked blood (Hisayatu Sato, 1996) où un savant inventait une drogue qui transformait la douleur en plaisir, mais ici le scénario n’exploite pas toutes les promesses synesthésiques de son intrigue. De même que Sputnik (Egor Abramenko, 2020) reprenait la formule d’Alien pour la resservir à la sauce russe, The superdeep d’Arseny Syuhin refait The Thing dans un style brutaliste /steam punk et avec des effets essentiellement pratiques qui semblent dater de l’époque du film de Carpenter. Mais le scénario fait peur, parce qu’il pourrait être prophétique: au fond d’un forage en Sibérie, une expédition scientifique découvre la présence d’une entité terrifiante. Réveillée par le dégel du permafrost, elle se développe avec la chaleur et menace d’éradiquer toute vie à la surface de la terre.

La catégorie Méliès récompense un film européen, et le lauréat concourt pour le Méliès d’or, qui récompense à la fin de l’année le meilleur des films primés dans les festivals adhérant à la fédération des festivals fantastiques européens (dont Gérardmer ne fait toujours pas partie). Le lauréat cette année est Riders of justice d’Anders Thomas Jensen (non disponible, donc pas vu). Mais le jury a donné une mention à Host de Rob Savage (Royaume-Uni), habile thriller opportuniste qui exploite pour pas cher la récente émergence de la technologie zoom en imaginant une séance virtuelle de spiritisme qui tourne mal et menace chacun des participants. Dans la même catégorie à budget réduit, mais quand même plus spectaculaire, ne serait-ce que pour l’utilisation judicieuse du cinémascope dans des espaces réduits, le film français Méandre de Mathieu Turi suit le parcours angoissant d’une mère qui se retrouve inexplicablement prisonnière d’un labyrinthe rempli de pièges. Si on ne sait pas comment elle est arrivée là, l’intrigue du britannique Caveat (Damian McCarthy) est encore plus radicale. C’est même un modèle d’absurdité qui rassemble dans une maison isolée plusieurs personnages tous défectueux : une fille autiste, un amnésique, un oncle claustrophobe, une mère folle, un père meurtrier. Certains sont déjà morts, mais peut-être pas tout-à-fait. Si le scénario prend des grandes libertés avec la logique et la vraisemblance, il aligne des situations suffisamment bizarres pour capter l’attention jusqu’à la fin, absurde comme il se doit. Une réunion de famille dysfonctionnelle est également à la base de l’italien The Guest Room de Stefano Lodovici, mais cette fois, le scénario fait un détour par la science-fiction en empruntant à Terminator un élément crucial (qu’on ne dévoilera pas), mais sans réussir à le contrôler vraiment. Le tout dans le cadre intimiste d’une villa joliment filmée.

Le film le plus impressionnant était Post mortem du Hongrois Peter Bergendy, dont le contexte (l’épidémie de grippe espagnole à la fin de la première guerre mondiale) lui donne un aspect intemporel. On y suit un ancien soldat hongrois, passé tout près de la mort, reconverti en photographe itinérant spécialisé dans les portraits de morts. A la demande d’une enfant avec laquelle il développe un lien spécial, il aboutit dans un village rempli de cadavres qui ne peuvent pas être enterrés parce que la terre est trop gelée. Il a donc beaucoup de portraits à faire, mais il se rend compte assez vite que le village entier est agité par les esprits des morts en colère et il en résulte un chaos réellement effrayant. L’époque et le lieu favorisent le télescopage entre la superstition rurale et les progrès techniques, et le réalisateur le traduit visuellement en faisant cohabiter réalisme et stylisation avec une sensibilité typique de l’Europe de l’est. Pour un premier long métrage, c’est assez impressionnant, mais le film a déjà obtenu un Méliès d’argent à Trieste en 2020.

La section découvertes, qui récompense le film le plus innovant, proposait une sélection assez variée et excentrique. Le prix est allé à Beyond the infinite two minutes du japonais Junta Yamaguchi, qui imagine comment cinq amis dans un bar trouvent le moyen de se transporter deux minutes dans le futur grâce à un circuit de télévision. Là encore, l’économie a été primée, le film ayant été tourné intégralement au premier étage et au rez-de-chaussée d’un même immeuble. C’est le scénario roublard qui fait tout, en s’arrangeant pour filmer les séquences une fois en haut, et une seconde fois en bas, deux minutes plus tard. C’est une bonne façon de gagner du temps, le film durant 1h10. Mais en fin de compte, ce que les jurys ont primé en cette période de contrainte, c’est peut-être le fait de s’affranchir de la règle la plus implacable de toutes, celle du temps. Autre découverte: King car de Renata Pinheiro, qui vient du Brésil, est une fable écolo pleine de bonnes intentions. La réalisatrice cite Crash et Christine comme références, mais on pense plutôt à Bacurau, qui aurait subi les conséquences de la politique culturelle du gouvernement Bolsonaro. De fait, le film souffre cruellement de manque de moyens; ce qui n’est pas une excuse.

Honeydew de Devereu Milburn, critiqué ici, est une variation sur le thème des citadins égarés dans la campagne profonde, avec des gros clins d’œil à Massacre à la tronçonneuse. L’atmosphère est magistralement rendue, mais le principe qui consiste à reculer le plus possible le moment de faire avancer l’histoire, risque de se retourner contre lui-même. Hotel Poseidon du belge Stef Lernous est un autre projet risqué qui repose entièrement sur son atmosphère. La mise en place est lente et frôle le désastre en exposant le personnage principal, héritier d’un hôtel aussi délabré que lui. La direction artistique consiste à asperger le décor d’eau sale pour laisser des traces noires en séchant. Tout sent le moisi, les personnages comme les lieux, mais les choses s’arrangent avec l’arrivée de participants à une fête qui prend des allures surréelles. Le style est un mélange d’expressionnisme sale et de naturalisme grouillant qui rappelle Cipri et Maresco.

Beaucoup plus convaincant, The Barcelona vampiress de Lluis Danès est un premier film très ambitieux inspiré de l’histoire d’une femme accusée de détournement d’enfants à des fins de prostitution au début du XXème siècle. Entre réalité et légende, le film défend une thèse limpide: la femme emprisonnée n’était ni un monstre ni une victime, elle a surtout servi de bouc émissaire pour détourner l’attention des vraies turpitudes en cours à Barcelone, en particulier chez les riches et les puissants. Le film utilise une large palette d’artifices pour multiplier les changements de ton, du noir et blanc à la couleur, de la prise de vues à l’animation, du naturalisme à l’expressionisme. On n’est pas loin de Guillermo Del Toro.

Illustration littérale de l’injonction «balance ton porc», Violation de Dusty Mancinelli (Canada) est un film punitif, manipulateur, volontairement confus et d’une misanthropie caricaturale. Comme le titre l’indique, le sujet est le viol. Une femme au bord de la rupture se rend avec son futur-ex à l’invitation de sa sœur dans la maison de campagne que celle-ci partage avec son mari. Au cours d’une soirée au coin du feu, la fille couche avec le mari de sa sœur et les choses se compliquent, parce que la réalisatrice mélange le passé, le présent et l’avenir dans un montage délibérément fragmentaire et imprécis. Jusqu’au moment où la femme piège le mari, le tue, le découpe et disperse les morceaux aux quatre coins du pays. C’est donc un rape and revenge, sauf que le viol n’est pas clairement avéré. La fille finit par s’en persuader, mais est-ce une raison suffisante pour exécuter sa victime de cette façon? Il y a plusieurs raisons d’être gêné. La première, c’est la posture hitchcockienne qui illustre la douleur et la difficulté de tuer un homme. Ici, la prétendue douleur ne fait que reproduire la vieille excuse autoritaire et sadique de celui (ou celle) qui administre une punition à un enfant en lui disant «ça me fait aussi mal qu’à toi». La seconde est liée au réalisme des scènes. Au début, l’homme est attaché sur une chaise et déshabillé. Comme il croit que c’est un jeu, il est excité et l’acteur a une forte érection, manifestement pas simulée. Plus tard, quand il est suspendu à un treuil, la fille lui tranche la carotide et l’actrice vomit deux fois de suite, d’une manière qui exclut tout trucage. Généralement, le cinéma est l’art de l’illusion, mais il est aussi soumis à des lois, et quand on veut représenter une érection tout en évitant un classement X, on fait appel à un spécialiste qui fabrique une prothèse, comme Jean-Christophe Spadaccini pour Denis Lavant dans Holy Motors. Pareil pour le vomi, les techniques de simulation ne manquent pas. Ici, la trique plus la gerbe non simulées font se demander si le reste est vrai aussi: la strangulation, puis la saignée, et le découpage d’une jambe en direct. Pour explicites qu’elles soient, ces images ne doivent pas éclipser le fait que Violation se résume à une ambiguïté fondamentale et gênante: folle ou victime? Le film ne le dit pas. Et la limite d’un festival virtuel est évidente dans ce cas: si un film méritait d’être débattu à la sortie de la projection, c’est bien celui-ci. G.D.

Compétition internationale
Golden Raven: Vicious fun (Cody Calahan)
Silver Raven: Son (Ivan Kavanagh)
Silver Raven: The closet (Kwang-Bin Kim)

Compétition européenne
Silver Méliès: Riders of justice (Anders Thomas Jensen)
Mention spéciale: Host (Rob Savage)

Compétition White Raven
White Raven: Beyond the infinite two minutes (Junta Yamaguchi)
Mention spéciale: Violation (Dusty Mancinelli & Madeleine Sims-Fewer)

Prix de la Critique: Beyond the infinite two minutes (Junta Yamaguchi)
Mention spéciale: Caveat (Damian McCarthy)

Prix du public: Vicious Fun (Cody Calahan)

Compétition courts métrages
Belgian Short Film Winner: T’es morte Hélène (Michel Blanchart)
Silver Méliès Short Film: The last marriage (Gustav Egerstedt & Johan Tappert)
Prix du public: Horrorscope (Pol Diggler)

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