Il y a, dans le premier film de Yûta Shimotsu, ce parfum de cauchemar feutré qu’on croyait disparu depuis les plus belles heures du J-horror : un monde tranquille, saturé de lumière où la cruauté s’est installée si profondément qu’elle ne se voit plus. Best Wishes to All respire la rosée et la mort à parts égales, comme si la campagne japonaise servait de décor à une cérémonie sacrificielle que tout le monde aurait oubliée, sauf les murs. Shimotsu, en chirurgien des âmes, découpe le Japon moderne avec le scalpel d’un conte moral et la précision d’un film d’épouvante conceptuel : là où l’horreur ne jaillit pas du surnaturel, mais de l’évidence.
Tout commence par un départ simple, presque naïf : une étudiante en soins infirmiers, le visage clair de Kotone Furukawa, quitte Tokyo pour rendre visite à ses grands-parents à la campagne. Elle croit trouver la paix, un peu de tendresse, quelques bols de soupe chaude. Elle trouve le Mal, servi avec le sourire. Le vieux couple est d’une politesse déconcertante, leurs manies légèrement inquiétantes, comme si la vieillesse avait soudain pris goût au grotesque. Ils mangent du porc, puis se mettent à grogner comme des cochons, sans explication. Ils rient, s’arrêtent, reprennent leur repas. Et la petite-fille, bien élevée, sourit encore.
Mais le malaise s’installe. Derrière les tatamis, un homme enfermé à l’étage gémit dans le noir. Les grands-parents ne le cachent même pas vraiment : il est leur prisonnier, leur offrande. Quand les parents débarquent, c’est pire : ils savent. Ils savent depuis toujours. La mère détourne les yeux, le père lâche un ironique « On aurait dû lui dire plus tôt. » Et l’horreur se mue en habitude, en routine de classe moyenne : pour que le monde reste harmonieux, il faut qu’un autre souffre à notre place. Secret de famille, ou structure du monde ?
Shimotsu filme cette révélation avec une lenteur anesthésiante, comme s’il invitait son spectateur à se glisser lui aussi dans la torpeur. On respire la même indifférence que ces villageois, on en vient presque à comprendre leur logique. Le réel devient plus obscène que n’importe quel fantôme. Les plans respirent, s’étirent, la beauté bucolique se fêle comme une porcelaine contaminée. On entend les insectes, le vent, et derrière, quelque chose d’humain se brise. La mise en scène ne cherche pas la peur, mais la honte : celle d’appartenir à un monde où la joie ne se distribue qu’à travers la douleur d’un autre.
On pense à Haneke pour la froideur clinique, à Shimizu pour les ombres moites, à Tsukamoto pour cette façon d’empoisonner le quotidien jusqu’à l’os. Mais Shimotsu ne copie pas : il greffe le fantastique sur la chair sociale. Son film n’a rien d’un cauchemar gratuit. Chacun de nous vit dans ce pacte silencieux : notre confort repose sur la misère des autres. Le cinéma d’horreur, ici, ne fait qu’en révéler la mécanique morale, jusqu’à l’écœurement.
Il faut voir ces habitants, l’air serein, converser devant leurs maisons propres, comme si les cris derrière les murs étaient juste un bruit d’arrière-plan. Cette normalité glaciale, Shimotsu la filme sans emphase, presque tendrement. C’est là sa cruauté : il nous pousse à comprendre avant de juger. Et dans ce geste, son film atteint une puissance tragique. L’héroïne, oscillant entre compassion et révolte, découvre que la bonté n’est pas une vertu mais un stade infantile, une chose dont on doit se défaire pour grandir. À ce stade, le film devient une fable noire sur la domestication du bien.
Best Wishes to All n’est ni un pamphlet ni un simple film d’horreur : c’est un poème funèbre sur l’économie morale du monde. Sa beauté trouble, sa lenteur hypnotique, sa cruauté feutrée rappellent que l’horreur la plus moderne ne se cache plus dans les esprits vengeurs, mais dans les équilibres tranquilles du bonheur collectif. Shimotsu nous sourit depuis l’abîme, un verre de saké à la main, et nous murmure : « Tu veux être heureux, toi aussi ? Alors choisis bien qui portera ta douleur. »
Et soudain, la campagne japonaise devient une allégorie universelle. Le film ne se contente pas de nous glacer : il nous implique, nous salit, nous renvoie notre confort en pleine figure. Le cauchemar est d’autant plus parfait qu’il ressemble à la vie. Best wishes to all, vraiment.



