Non conformiste, éclectique, imprévisible : à force d’affirmer sa singularité jusqu’à la répétition, Jim Jarmusch devra forcément se confronter à l’inévitable paradoxe : peut-il encore surprendre, après nous avoir habitués à attendre l’inattendu? Une chose est sûre: contrairement à d’autres, marqués par l’usure, il continue à pratiquer un cinéma hautement désirable.
PAR GÉRARD DELORME
Dans Basquiat, un adolescent à New York, Sara Driver (la compagne de Jim Jarmusch) rappelle combien la ville de New York était menacée à la fin des années 70 par la faillite, le crime et le chaos. En même temps, cette atmosphère de fin du monde avait constitué un formidable stimulant: des artistes, rappeurs, rockeurs, graffiteurs et cinéastes de tous poils s’étaient rassemblés pour échanger et former une scène extrêmement créative. Le jeune Jim Jarmusch y évoluait comme un poisson dans l’eau, ne sachant pas encore qu’il allait devenir cinéaste. Il jouait dans un groupe, Les Del Byzanteens, avec pour seul mot d’ordre «no more Jimi Hendrix», histoire de dire qu’il était temps d’inventer autre chose. Quant à la façon de le faire, c’était «Do it yourself». Ce dernier précepte, il finira par l’appliquer au cinéma avec constance et conviction, résistant aux appels de Hollywood, instinctivement attaché à son indépendance.
Perpétuellement en quête de renouveau, Jarmusch expérimente sans garantie du résultat, mais en sachant très bien ce qu’il ne veut pas. A l’époque de Dead man, il nous racontait comment, en repérages avec son chef op de l’époque Robby Müller, ils avaient tous deux choisi leurs décors dans les régions majestueuses mais fréquemment visitées de l’Oregon, de l’Arizona et du Nevada. S’arrêtant devant des paysages grandioses et justement réputés, Jarmusch et Muller décidaient d’y poser leurs caméras, mais pour filmer le côté opposé, celui qu’on ne voyait jamais!
Sa capacité à se renouveler est probablement alimentée par sa curiosité sans limites pour des domaines variés. A Paris pour la sortie de Limits of control (l’un de ses rares films non sélectionné à Cannes), la Fondation Cartier lui avait donné Carte blanche, et il avait invité pour l’occasion un écrivain, un astronome et un groupe de rock (les stupéfiants Thee O-C’s) histoire partager ses passions du moment. Il n’a d’ailleurs pas renoncé à la musique, qu’il joue épisodiquement au sein de son groupe SQÜRL, ni à la poésie, qu’il n’a jamais cessé d’écrire en dilettante, une notion à laquelle il attache une grande valeur.
Cette façon de tourner le dos à la convention, alliée à une permanente ouverture d’esprit, il l’a généralisée à tous les aspects de la production. C’est ce qui lui a permis de revisiter et rafraîchir les genres les plus variés: western, film de prison, film de gangsters, film de vampires. Avec The Dead don’t die, il s’attaque au film de zombies, un genre tombé depuis si longtemps dans le mainstream qu’il a été traité à toutes les sauces. La sienne s’annonce encore une fois excentrique et personnelle, avec sa promesse d’humour à froid et son casting d’habitués. En tout cas, ça donne toujours envie.

