[ATTENDU À CANNES 2019] KANTEMIR BALAGOV

Qui veut des nouvelles du James Gray underground du Caucase? Le jeune réalisateur Kantemir Balagov (seulement 27 ans) qui aime à disséquer des tragédies intimes avec des moyens visuels stupéfiants revient au Festival de Cannes dans la section Un Certain Regard avec son nouveau film, Une grande fille. Vite, la suite.

PAR JEAN-FRANCOIS MADAMOUR / PHOTO: ROMAIN COLE

On a beau faire les bouches fines et les durs gros, on ne s’est jamais réellement remis de Tesnota, le précédent film de Kantemir Balagov, autopsie des névroses d’une société russe. Le récit se déroulait à la fin des années 90 à Nalchik (Nord Caucase, Russie) et on y voyait, et on y ressentait (pour résumer sommairement), le désespoir d’une fille amoureuse d’un musulman, issue d’une communauté juive repliée sur elle-même, sacrifiée par sa mère pour sauver son frère kidnappé avec sa promise. En sortant de la projection de Tesnota, on avait presque envie d’en prendre plus…

Aux commandes, une voix radicale et nouvelle, celle d’un réalisateur-prodige, né en 1991 à Nalchik, ville du Nord Caucase, là où ce cher Alexandre Sokourov a créé en 2010 un département cinéma: « Mon père m’avait acheté un appareil photo, j’ai commencé à faire des photos, puis à filmer des choses et j’ai fini par faire des web séries à Naltchik », racontait-il dans le dossier de presse de Tesnota. « J’en avais fait cinq ou six quand un ami m’a dit que je devrais aller voir Alexandre Sokourov (je ne savais pas qui c’était à l’époque !), car il avait ouvert une école de cinéma à Naltchik trois ans plus tôt. On s’est écrit, on s’est téléphoné et il m’a proposé d’intégrer l’école directement en troisième année. J’ai évidemment dit oui et je ne regrette rien. En fait, quand Alexandre Sokourov a ouvert cette école dans le bâtiment de l’université de Naltchik, il voulait que les études durent six ou sept ans, mais l’université s’y est opposée et les études de cinéma s’y déroulent sur cinq ans. J’y suis entré à l’automne 2011. » Kantemir Balagov s’y forme sans forcément voir les œuvres du grand maître vénéré.

En bon punk, il préfère zieuter des films de bros occidentaux (Safdie, Dardenne) et donc faire ce Tesnota explosion à Cannes en 2017, le festivalier y découvrait un talent formel hors pair (art du cadre, étroitesse du cadre en écho à l’exiguïté des lieux de vie) mais aussi d’autres réjouissances… un goût douteux pour la pop cheesy bien chaos à l’instar du génialement déprimant Ne plach’ de Tatyana Bulanova…

Ou encore le si obsédant Mama Asia de MrCredo

Des choses régalantes goutées avant l’horreur dans la nuit, ces images chocs balancées entre chien et loup (en fin de cassette, des égorgements de soldats russes par des combattants de Grozny) qui laissent chacun voyeur, impuissant, triste, sale. Une incise qui avait alors, dit-on, choqué le jury Un certain regard, à qui l’on n’avait fourni aucun avertissement et concédons que tout spectateur doit avoir la liberté de décider de s’y confronter ou non (comme la pendaison de Saddam Hussein au début de Afterschool de Antonio Campos). Le choc que provoque ce (long) insert passe mal ou ne passe pas. Kantemir Balagov et ses amis avaient récupérée ces images (celles que l’on voit à l’écran et qui sont donc des vrais snuff) quand ils avaient douze ou treize ans, sur K7 ou sur DVD. Le cinéaste confie : « Je m’en souviens car c’était la première fois que je me trouvais confronté à la mort, que je voyais quelqu’un mourir lentement. Nous, on était scotchés devant ces images qui dataient de 1998, et qui avaient été tournées dans un village daghestanais. On ne nourrissait pas de sentiments antirusses, on ne se délectait pas de cette bande, mais on n’arrivait pas à s’en détacher… Les réactions des personnages à la vue de cette K7 sont à l’image de celles que mes copains et moi avions, très différentes de l’un à l’autre. » C’était avant Internet. Que personne ne s’en offusque davantage pose question. Nous y sommes-nous habitués, comme des mutants pollués par ces images?

La méthode est discutable, incontestablement. Trop pour que certains lui passent ces cruelles manières, mais il faut faire l’effort de voir au-delà des images et il faut déduire que Balagov, s’il est jeune, n’est pas un poseur de festival, plus profond dans la signification de ses images: « Ce qui m’intéressait le plus, c’étaient les sentiments extrêmes que pouvaient ressentir les membres d’une famille apprenant le kidnapping d’un fils et, par-dessus tout, ce que ces membres ne sont pas prêts à faire pour sauver un proche. C’est cette collision morale que je voulais raconter. Évidemment, tout le monde est prêt à tout pour sauver un proche, mais ce à quoi les gens ne sont pas prêts, c’est cela qu’il est intéressant de creuser. (…) Ce qui m’intéressait, c’était la remise en question de l’axiome suivant lequel on doit se sacrifier pour sauver un proche. C’est encore plus vrai dans le Caucase : c’est même le premier des axiomes. Or, pour moi, c’est une question profonde : est-il réellement humain d’obliger quelqu’un à se sacrifier pour sauver un proche ? »

Ainsi, dire qu’on trépigne à l’idée de voir Une grande fille, son nouveau long présenté dans la section Un Certain Regard, là où Tesnota a également été présenté deux ans plus tôt, tient de l’euphémisme. Il devrait poursuivre dans la veine d’un cinéma insecure. Un film historique qui se déroule en 1945, lorsque la Seconde Guerre mondiale a ravagé Leningrad. Au sein de ces ruines, deux jeunes femmes tentent de se reconstruire et de donner un sens à leur vie. Et, à coup sûr, il sera question de non-émancipation, de cloisonnement, de société sclérosée. Et, de toute évidence, on sera dans la salle, excités comme appréhensifs. Les dents devraient grincer, les sièges claquer. C’est aussi pour ça qu’on va au cinéma: se rappeler que le spectateur adulte est capable de réfléchir sur ce qu’il voit et qu’un film n’est pas qu’une partie de plaisir pour shootés de la camomille (mais comme vous êtes sur ce site, vous le savez déjà). Accrochons nos ceintures et let’s go, Balagov!

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