Arras Film Festival 2023: Bert I. Gordon, Dominique Blanc, Dominique Abel & Fiona Gordon… On fait le bilan

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Des films nouveaux, des vieux films de l’Est, des films de monstres… et du Maroilles sur notre hachis parmentier: un bilan tout en rondeurs de ce 24e Arras Film Festival, où nous sommes arrivés juste à temps pour honorer le palmarès!

Soudain… les monstres (The Food of the Gods) de Bert I. Gordon (1976)
Qui aurait pu imaginer qu’Ida Lupino finirait sa carrière d’actrice déchiquetée par un rat géant de la taille d’un rhinocéros? Si les bisseries notés 4/10 sur Letterboxd inspirent légitimement beaucoup de méfiance – surtout à une époque où le snobisme ultime consiste à toutes les hausser indistinctement au niveau d’Antonioni – on doit bien reconnaître qu’on est surpris que cette douceur horrifique ne soit pas plus appréciée. Il faut dire que ce bon vieux Bert I. Gordon, décédé en mars dernier à 100 ans, reste encore bien méconnu chez nous malgré une récente rétrospective à L’Étrange… Morgan et ses amis s’en vont chasser sur une île canadienne isolée, quand ils sont attaqués par un essaim de guêpes géantes (très mal faites). Alors qu’il cherche de l’aide, Morgan tombe par hasard sur une grange habitée par un énorme poulet tueur! Peu à peu, il découvre que l’île est devenue le territoire d’animaux géants, les plus dangereux étant les rats, prêts à toutes les vilenies vengeresses contre le genre humain (tout ça provient de HG Wells et de son The Food of the Gods and How It Came to Earth). Le film ne cesse de jouer sur les distances focales pour faire cohabiter des gens de taille normale (nous…) et les inquiétantes bêbêtes: c’est parfois bien fait et parfois totalement foireux, mais toujours conçu avec un premier degré bienvenu et une croyance absolue dans un dispositif depuis longtemps disparu… Le film se mue même dans sa deuxième partie en décalque d’Assault de John Carpenter, arrivé sur les écrans… cinq mois plus tard. Qui donc a plagié qui, Big John?

L’étoile filante de Dominique Abel et Fiona Gordon
Boris, barman à L’Étoile filante, vit dans la clandestinité à la suite de son implication dans un attentat qui a mal tourné. Son passé refait surface quand une victime le retrouve et veut se venger. L’apparition de Dom, homme dépressif qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Boris, fournit à l’ex-activiste le moyen parfait pour échapper à la justice: c’est le début d’une machination diabolique que vous pouvez parfaitement imaginer. Bizarre décalque du lui-même bizarre L’autre Laurens de Claude Schmitz, sorti trois mois plus tôt, qui présente trois points communs troublants avec ce film noir diurne fort réussi: c’est belge ou apparenté + les paroles y sont laconiques + les objets font exagérément du bruit (selon une règle burlesque qui n’a toujours rien perdu de son comique, 125 ans après la création du cinématographe!). Une drôle d’enquête, naviguant à basse altitude, et traquant pourtant les hautes solitudes, avec des acteurs d’aujourd’hui qui ont des trognes à la Michel Aumont, et où les versions du Cygne de Camille Saint-Saëns ont l’air d’êtres jouées au thérémine. Du Kaurismäki plutôt que du Benchetrit.

Première affaire de Victoria Musiedlak
Avocate tout juste diplômée, Nora (une Noée Abita qu’on croirait encore au collège!) a l’impression de n’avoir rien vécu lorsqu’elle est propulsée dans sa première affaire pénale: une affaire de meurtre bien cracra survenu à Arras (où on bouffe comme des rois mais où il fait frisquet et où contrairement à Paris, il n’y a pas de Uber pour rentrer à l’hôtel le soir). De sa première garde à vue au suivi de l’instruction, Nora découvre la cruauté du monde qui l’entoure, dans sa vie sentimentale comme dans sa vie professionnelle (les flics comme les avocats en prennent pas mal pour leur grade). Emportée par la frénésie de sa nouvelle vie, elle multiplie les erreurs et en vient à douter de tout ce qui l’entoure… Après Anatomie d’une chute et Le Procès Goldman, voilà encore un film français qui s’intéresse à la sacro-sainte justice et à ses errements (à notre connaissance, Arthur Harari n’est pas ici associé au projet). Un premier long qui montre bien l’incertitude morale dans laquelle peut plonger une avocate idéaliste encore peu confrontée aux manquements éthiques et peu regardants de sa vénérable profession (voyez les cigares de barbouze de notre garde des Sceaux actuel, en voie de balkanysation, et vous comprendrez). Collé aux basques d’une Noée Abita comme souvent parfaite, le film nous embarque dans le monde austère des devantures de commissariats grisous et des longues attentes solitaires dans les couloirs d’établissements très officiels (le film déjoue non sans ironie le programme annoncé dès la première scène, à savoir une chaleureuse soirée parisienne avec une Louise Chevillotte qui s’enfile les gin-to comme les mecs). Aucune scène de plaidoirie dans le film, aucun moment de confrontation chic et choc: ce récit d’initiation qui fait la nique aux séquences attendues a la bonne idée d’approcher la forme du film dossier obsessionnel m, mâtiné de quelques cuillerées de thriller. Avec en plus de ça, un très bon score électro-minimaliste: on commande déjà nos billets pour Arras l’an prochain, nous…

Le bonheur est pour demain de Brigitte Sy
Nous n’avons que moyennement goûté à ce film starring Laetitia Casta, Damien Bonnard et Béatrice Dalle, narrant les histoires d’un coup de foudre vite rattrapé par une escapade judiciaire dans une France de 1994 où tout le monde trouve naturel de louer des des choses appelées VHS dans un curieux endroit qui les met à disposition… Comme le résume bien notre Béa-bom, le film raconte l’histoire d’un « amour fou pour un braqueur multirécidiviste que tu essaies de faire évader alors que tu ne le connais que depuis quelques heures! ». Mais il semble comme empêché par une envie de trop bien faire, jamais prêt à lâcher pleinement les chevaux, alors que son cast et son sujet autobiographique, déjà évoqué dans L’Innocent de Loulou Garrel – auraient permis autre chose qu’une marche déployée sur la pointe des pieds… Starring également Azel Casta-Garrel – 2 ans au compteur – pour son tout premier rôle. Et probablement pas le dernier!

Rien à Perdre de Delphine Deloget
Sylvie vit à Brest avec ses deux enfants, Sofiane et Jean-Jacques (oui, on sait, dit comme ça, vous avez déjà envie d’éteindre votre décodeur Orange… mais précisons tout de suite que Sylvie, c’est Virginie Efira). Une nuit, Sofiane se blesse alors qu’il est seul dans l’appartement. Les services sociaux sont alertés et placent l’enfant en foyer, le temps de mener une enquête. Persuadée d’être victime d’une erreur judiciaire, Sylvie se lance dans un combat pour récupérer son fils. Aperçu au Certain regard, ce nouveau venu dans la (jamais épuisée) Efira-galaxy n’évite certes pas toutes les scories des premiers longs français, mais prend un réel plaisir à voir jouer l’ensemble de ses acteurs, dont un Félix Lefebvre absolument génial avec sa trompette. On prend les paris qu’il finira dans les nommés des prochains César en compagnie du Quenard et des frérots Kircher. Alors que la voie du misérabilisme confessions intimes semblait toute indiquée, le film ose les petites pichenettes humoristiques et un esprit parfois caustique, dont vous pourrez juger dès mercredi prochain en salles (allez-y en famille peu de temps avant Noël: ça aura pour sûr son petit effet).

Happy End de Oldrich Lipský (1967)
Une comédie sombre sur un meurtre et ses conséquences, où la mort n’est en réalité qu’une renaissance. Le distributeur Malavida était convié à montrer ses bijoux de famille en provenance de République Tchèque, et ce curieux Happy End – qui permet d’oublier pour un temps la cata homonymique du père Haneke en 2017 – est pour le moins déroutant. Il s’agit du premier film rétro-versible – non pas seulement un film antéchronologique à la Irréversible, 5×2 ou autre nolanerie biscornue – mais bien un film dont les dialogues sont montés dans un ordre inversé, ce qui fait qu’un personnage qui dit non ne répond pas à la question posée en amont, mais celle qui vient en aval! Seule la voix-off intérieure du personnage principal – sur l’échafaud dans la scène d’ouverture – permet de mettre un peu d’ordre à cette pagaille narrative qui ressemble à un cas unique dans l’histoire du cinéma (la mise à mort publique de ce dernier est montrée comme une renaissance, ce qui montre bien l’incongruité totale du projet). Était également projeté Qui veut tuer Jessie? de Václav Vorlíček (1966), satire comic-strip avec de véritables bulles de bande dessinée qui s’affichent à l’écran sur notre format scope 2.35, le tout dans un esprit débridé-toile-d’araignée qui rappelle les gloutonneries d’un Massimo Pupillo à la même époque! Vite, une rétro tchèque pré-Printemps de Prague bientôt dans les salles, svp!

Pensée émue pour les spectateurs qui pensaient voir un drame autrichien avec Zaza Huppert et Kasso et qui sont tombés sur cette incongruité-pépite de la nouvelle vague tchèque…

Stand-by de Roch Stéphanik (2000)
Qui se souvent de Stand-by de Roch Stéphanik, sorti « au coeur de l’été, dans un désert total », comme l’a rappelé notre chouchou Dominique Blanc – invitée d’honneur du festival – au moment de venir chercher son César de la meilleure actrice en 2001? Grâce soit rendue à cette 24e édition du festival d’Arras qui permet de ressortir de l’oubli ce film introuvable ailleurs, les rares copies DVD du machin étant sorties sur une combinaison probablement plus que confidentielle… Gérard et Hélène décident, après huit ans de vie commune, d’aller s’installer à Buenos Aires, en Argentine. Mais à l’aéroport d’Orly, sur le point d’embarquer, Gérard annonce à sa compagne qu’il la quitte, qu’il ne l’aime plus et qu’il part seul (ce qui n’est jamais très agréable, reconnaissons-le). Sous le choc, Hélène se reprend et décide de rester à l’aéroport, faisant amie amie avec les habitués du coin – notamment un barman moustachu que s’apelerio Roschdy Zem préparant des petits jaunes derrière son zinc – et s’adonne du jour au lendemain au plus vieux métier du monde (!), dans ce lieu de passage où la demande est nombreuse et l’offre limitée! Un rôle huppertien en diable pour la Domi qui brille dans ce film d’aéroport tombé dans l’oubli – faut dire que le 11 septembre approchant n’a pas dû beaucoup aider à sa rediffusion télé à l’époque – et qu’il vous faudra découvrir tant il respire la péloche et le monde déjà lointain de l’avant-numérique.

On a aussi découvert sur place Faut-il aimer Mathilde? d’Edwin Baily en 1993, dont la fiche Wikipédia ne mentionne même pas son passage à la Semaine de la critique d’antan : le premier 1er rôle de Dominique Blanc où, traumatisée par un accident à l’usine, notre héroïne ressent l’urgence de changer sa vie monotone… L’occasion de découvrir un vieux Paul Crauchet à béret dans le rôle du grand-père méridional avé-l-accent alors que cette petite chronique (aussi subtile que délicate) se passe dans le Nord: si seulement on avait trouvé deux minutes pour revoir aussi L’Autre de Pierre Trividic et Patrick Mario Bernard (2008)!

Iris et les hommes de Caroline Vignal
Un mari formidable, deux filles parfaites, un cabinet dentaire florissant: tout va bien pour Laure Calamy, qui retrouve ici la réalisatrice d’Antoinette dans les Cévennes (2020) dans un nouveau portrait quarantaine haute en couleurs. Tout va bien, sauf que la dame s’emmerde avec son (surmené) Vincent Elbaz de mari, et qu’elle n’a pas fait l’amour depuis une paie, dépassée par le cocktail toxique qui menace tous les urbains depuis une bonne dizaine d’année maintenant (métro – boulot qu’on fait mal parce qu’on passe la moitié de sa journée dérangé par son diable de smartphone – dodo). Iris, c’est son nom, découvre l’univers merveilleux des apps de rencontre et s’en va parcourir tous les appartements possibles de Paris, à la recherche du coup/crush idéal (elle croise sur sa route Alexandre Steiger et un Laurent Poitrenaux qui lui dégaine un strip-tease à l’italienne: rien à voir avec le film du même nom de Jacques Poitrenaud dont le duo Gainsbourg/Goraguer a signé la BO en 1963). Son petit quotidien, reposant jusque-là sur des tupperwares de rigatoni froides et de feta, va prendre une nouvelle allure Le film se laisse agréablement regarder tout en étant assez prévisible, comme en témoigne ce score bossa pas dérangeant mais manquant assez nettement de tranchant; ce qui résume pas mal l’esprit de cette comédie chic à qui il manque quelques ingrédients pour devenir « sophistiquée ». Le film aurait probablement gagné à se montrer plus incisif (comme lors de cette longue scène où la Calamy pourrit l’ambiance d’un déj entre amis-famille en s’en prenant à une jeunesse sur-conscientisée des dangers du sexe avant même d’avoir eu le temps de goûter la chose : « vous êtes comme deux grandes nouilles accrochées à leurs parents! »). La jeune Suzanne de Baecque, dans un rôle de sous-fifre exploitée obligée de faire avec les caprices de sa boss – qui annule et remplace les créneaux de ses patients selon la variabilité de son agenda de rencontres Tinder – fait définitivement mouche.

La Masterclass de Matteo Garrone
Trois choses à retenir de la masterclass du Matteo, dont le grand-père, figurez-vous, était un second couteau des films de Renoir (ce qui fait donc 4 choses à savoir): 1. il tourne toutes ses scènes chronologiquement – ce qui lui permet de garder ses comédiens dans le jus ; 2. il écrit et réécrit son scénario en cours de route – ce qui lui permet de conserver un certain dynamisme ; 3. il s’inspire autant d’Edward Hopper que de Giorgio De Chirico, ce qui lui permet de nous en mettre plein les mirettes. Voilà. Pour le reste, nous n’avons pas eu le temps de voir son Io Capitano, en raison d’un agenda surchargé et, disons-le avec un courage qui nous honore, d’une fondue non prévue qui s’est éternisée…

Notre monde (Bota Jonë) de Luàna Bajrami
Kosovo, 2007. Zoé et Volta, unies depuis l’enfance, quittent leur village reculé pour intégrer l’université de Pristina. À la veille de l’indépendance, entre tensions politiques et sociales, les deux jeunes femmes se confrontent au tumulte d’un pays en quête d’identité dont la jeunesse est laissée pour compte. Candides et pleines de rêves, elles se lient d’amitié avec un groupe de jeunes rebelles, anti-système et déterminés à le faire savoir… Deuxième long-métrage pour Luàna dont La Colline où rugissent les lionnes était passé par la Quinzaine en 2021. Si ce nouveau film reprend une trame similaire et fait preuve d’une jolie vitalité, il pêche par un scénario guère original qui peine à captiver pendant 90 minutes (en dépit d’une utilisation de Feel Good Inc qui nous a instantanément replongés dans nos années collège).. Dommage que l’essai très prometteur sur 50 minutes durant s’estompe pour ressembler quelque peu au tout-venant des récits d’initiation à l’âge adulte. G.R.

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