Anomalisa, le film d’animation de Charlie Kaufman et Duke Johnson, est à ranger entre deux classiques surréalistes sur votre liste des films venus d’ailleurs, entre Asparagus de Suzan Pitt et Sileni de Jan Svankmajer.
PAR PAIMON FOX
Michael Stone, mari, père et auteur respecté de «Comment puis-je vous aider à les aider?» est un homme sclérosé par la banalité de sa vie. Lors d’un voyage d’affaires à Cincinnati où il doit intervenir dans un congrès de professionnels des services clients, il entrevoit la possibilité d’échapper à son désespoir quand il rencontre Lisa, représentante de pâtisseries, qui pourrait être ou pas l’amour de sa vie…
Vice versa version adulte. Kézako Anomalisa? C’est le joli titre de ce film, unique en son genre. Une «anomalie» dans la production cinématographique actuelle. Quelque chose comme du Houellebecq en stop-motion, soit le point de vue d’un dépressif paranoïaque amoureux. Une plongée animée dans une nuit noire que l’on aura le temps de trouver délibérément Kafkaïenne, bizarrement drôle, irrésistiblement sexy, anxieusement hantée, farouchement antipathique et subtilement triste. Si l’on ajoute que l’on y entend les voix de deux acteurs géniaux – le très Naked David Thewlis et Jennifer Jason Leigh – et si, de fait, vous aimez le chaos à son paroxysme, il y a de fortes chances pour que vous tombiez follement amoureux de Anomalisa.
A l’origine, il s’agit d’une pièce de théâtre montée il y a dix ans par le génialement éclaté Charlie Kaufman et, surprise, déjà interprétée sur scène par Jenny et David (feat. Tom Noonan). Par bonheur, les futurs producteurs Keith et Jess Calder étaient dans le public le soir de sa représentation à Los Angeles. Coup de foudre immédiat. Duke Johnson, connu pour avoir travaillé sur les programmes de la chaîne Adult Swim, a alors eu pour dessein de transformer avec Kaufman cette pièce de théâtre en un foudroyant film d’animation dont l’humour a toujours la politesse de se faire discret. D’ailleurs, ce qui nous séduit dès les premières minutes, c’est justement l’absence de séduction. D’emblée, on est comme contaminé par une torpeur hallucinée, propice à toutes les visions y compris les plus aberrantes. On retrouve l’humeur dépressive chère à Charlie Kaufman, auteur féru de mise en abyme débridée, scénariste à succès de Eternal Sunshine of the Spotless Mind et réalisateur du mal aimé (et pourtant super chaos) Synecdoche, New York (2008). On ne sait pas combien de temps le film va nous faire cette gueule d’enterrement, mais on adore sa détestation de l’eau tiède et son refus de nous mettre dans sa poche.
D’un dispositif minimaliste (pendant de longues minutes, ils passent en revue tout ce qu’il y a de futile et d’éphémère dans une chambre d’hôtel), Kaufman et Johnson sondent la crise existentielle d’un homme au corps vieillissant, arrivé au bout de son rouleau existentiel, revenu de tout, conscient d’être passé de l’autre côté. Comme un mort-vivant somnambule que sa tannante vie conjugale n’a pas encore totalement réussi à endormir pour l’éternité, aux aguets d’un éclat dans une vie sans relief. L’espace d’une nuit, la pulsion d’aimer renaîtra à travers un sourire esquissé. A travers une voix nouvelle qui, le lendemain matin, se déformera tel un souvenir éteint. C’est toute la cruauté de ce conte onirique et mental, tout en miel et tout en cendres, qui, sous couvert de cauchemar paranoïaque, retranscrit au plus juste cette sensation de vivre dans un monde parallèle ou de passer à côté de quelque chose dans sa propre existence. Un film qui ne ressemble qu’à lui-même, cueillant chaque scène comme une fleur, recelant des choses jamais vues ailleurs (vous avez déjà assisté à une longue scène de sexe en stop-motion? Nous, jamais). Avouons qu’il est difficile de résister à son pouvoir d’attraction. Et comme si cela ne suffisait pas, Jennifer Jason Leigh ajoute deux exploits chaos inédits à son palmarès: elle chante Girls Wanna Have Fun de Cyndi Lauper en entier – en anglais puis en italien – et elle prête sa voix à une marionnette qui baise.
Tout ça pour dire que Charlie Kaufman a trouvé dans la stop-motion de Duke Johnson une parfaite expression de ses affres métaphysiques. La tristesse de l’un (Kaufman, ses cauchemars, ses névroses, son humour neurasthénique) et la joie de l’autre (Johnson, son côté fan-boy, sa jeunesse, sa jovialité) fusionnent idéalement pour donner une définition parfaite de la mélancolie.

