A l’origine, il y a une pièce de théâtre montée en 2005 par Charlie Kaufman et, surprise, déjà interprétée sur scène par Jenny et David (feat. Tom Noonan). Par bonheur, les futurs producteurs Keith et Jess Calder étaient dans le public le soir de sa représentation à Los Angeles. Coup de foudre immédiat. Duke Johnson, connu pour avoir travaillé sur les programmes de la chaîne Adult Swim, a alors eu pour dessein de transformer avec Kaufman cette pièce de théâtre en un foudroyant film d’animation «pour adultes» traitant du syndrome de Fregoli. Cette pathologie, du nom du célèbre transformiste italien Leopoldo Fregoli (1867-1936), est de nature psychotique et paranoïaque. Le malade est persuadé d’être persécuté par une autre personne qu’il voit partout, sous différentes formes. De fait, le personnage principal de Anomalisa a l’impression d’être environné toujours des mêmes personnes – il est le seul avec Lisa à avoir une silhouette et un visage aussi bien «dessinés», aux traits aussi «réels». La technique du stop-motion est utilisée de manière à être le plus réaliste possible (traits de visages irréguliers, attitudes naturalistes…) et à coller au malaise existentiel du personnage principal et à ses visions horrifiantes. Du tournage qui a duré deux ans (et six mois pour tourner une scène de sexe en stop-motion) au Grand Prix du Jury à la Mostra de Venise en passant par la campagne de crowdfunding via le site Kickstarter (chacun des 5.770 contributeurs, qui ont versé 406.237 dollars au total, est remercié un par un à la fin du générique), la généalogie de cette Anomalisa est assez dingue.
Pour commencer, vous avez vu la grande nouvelle du jour? La possibilité d’une neuvième planète…
Charlie Kaufman: Oui, j’ai lu ça! J’ai essayé d’en parler à Duke hier soir mais il n’a pas percuté. Moi, j’adore ça.
Duke Johnson: Comment ça?
Charlie Kaufman: Une neuvième planète gravite quelque part!
Duke Johnson: Une neuvième planète? Je ne comprends rien… Il existe des millions de planètes dans la galaxie qui n’ont pas encore été découvertes…
Charlie Kaufman: Oui, mais dans le système solaire! La découverte de cette nouvelle planète s’est faite grâce à un alignement inusuel d’objets autour de Pluton, laissant penser qu’un objet de taille massive interférait avec ces derniers.
Duke Johnson: Donc ce serait une planète comme Neptune ou Jupiter? Il y a une autre planète de ce genre et on n’aurait jamais été au courant.
Charlie Kaufman: Exactement.
Duke Johnson: Wow. C’est complètement dingue.
Charlie Kaufman: C’est ce que je t’ai dit hier soir.
Duke Johnson: J’ai cru que tu me parlais d’une planète dans l’univers…
Charlie Kaufman: Rien n’est impossible.
Duke Johnson: Oui mais il en a mieux parlé que toi.
De quoi sont faits vos rêves et vos cauchemars? Et, par extension, est-ce qu’ils vous inspirent lorsque vous créez?
Charlie Kaufman: J’essaye toujours d’écrire en adoptant la forme du rêve. Toujours. J’aime faire abstraction de ce qui est rationnel, m’en débarrasser pour tendre au symbolisme. Ce que j’aime dans le rêve, c’est la dimension poétique, par-dessus tout. C’est une façon pour moi de me libérer des conventions usuelles d’une histoire, en essayant d’imaginer «et s’il se passait ça» même si ça n’arrive pas dans le monde réel. C’est pour cette raison que je suis aussi sensible au surréalisme, en littérature et en peinture. Ionesco, Beckett, Kafka, Pirandello… Vous n’imaginez à quel point ces auteurs sont précieux pour moi.
Duke Johnson: Les rêves inspirent mon sens esthétique visuel… Mais je n’ai jamais essayé de reproduire mes rêves par exemple. Je serai incapable d’en déterminer la forme, en fait, je crois…
Quel film vous a donné l’impression de rêver ou de cauchemarder?
Duke Johnson: Je dirai Birdman.
Charlie Kaufman: Moi, je pense instinctivement à David Lynch. La découverte de son cinéma a considérablement bouleversé mon parcours de cinéphile. Eraserhead est un film que j’ai découvert, jeune. En le voyant, je me suis dit: «Ok, il y a quelque chose de fou que je n’ai jamais vu auparavant».
Êtes-vous déjà tombé amoureux d’une voix ?
Duke Johnson: Oui, celle de Jennifer Jason Leigh.
Charlie Kaufman: Moi, je tombe amoureux des voix tout le temps. Celle de Jennifer est très belle, c’est vrai, surtout lorsqu’elle chante du Cyndi Lauper dans Anomalisa, une fois en anglais et une seconde fois en italien.
C’est vraiment son année entre Les Huit Salopards de Quentin Tarantino, votre film et la troisième saison de Twin Peaks, non?
Duke Johnson: Non? Elle est dans Twin Peaks? Je n’étais même pas courant… [Se tournant vers Charlie Kaufman] C’est génial, c’est cool. [Charlie Kaufman écarquille les yeux] Quoi ?
Charlie Kaufman: Rien.
Ils explosent de rire
Duke Johnson: J’ai l’impression qu’il me cache quelque chose…
Charlie, vous aviez déjà dirigé Jennifer Jason Leigh dans Synecdoche, New York.
Charlie Kaufman: Avant Synecdoche, New York, j’ai commencé à travailler avec Jennifer sur la pièce Anomalisa en 2005. Elle assurait déjà la voix avec David Thewlis qui fait celle du héros et Tom Nooman, celle des autres. C’est comme ça que je l’ai rencontrée.
Qu’est-ce qu’elle incarne pour vous ?
Charlie Kaufman: Que dire? C’est une actrice géniale avec laquelle j’adore travailler. Elle a une forte personnalité et une sensibilité proche de la mienne. Je connaissais son parcours, je la trouve très courageuse dans ses choix – regardez ce qu’elle faisait dans Palindromes de Todd Solondz (2005) – et c’est pour cette raison que je la voulais travailler avec elle. Je me souviens que la première fois où je l’ai rencontrée, je lui ai dit que je l’avais adoré dans Le grand saut des frères Coen (1994). Son jeu est techniquement parfait. Au-delà de toutes ces qualités, c’est une personne délicieuse dans la vraie vie, drôle aussi, surtout. Une fois Anomalisa terminé, elle m’a avoué qu’elle se sentait très proche de Lisa, voire plus proche de Lisa que de tous les autres rôles qu’elle a joué auparavant. Ce que j’aime aussi, c’est son intégrité: c’est une personne douce et gentille qui travaille sur les projets qui lui plaisent. Et qui ose.
Justement, les choix de Jennifer Jason Leigh et David Thewlis comme voix ne sont pas anodins puisque ce sont des acteurs célèbres pour des rôles forts. Comme celui de Naked pour Thewlis…
Charlie Kaufman: Je crois que je fais du cinéma pour cette raison. S’exprimer et si possible toucher des gens qui partagent la même sensibilité, la même expérience de vie. Si on arrive à produire ça avec Anomalisa par exemple, alors c’est génial. Le but est atteint. C’est, je pense, le plus important dans ce que nous faisons. Ce que j’aime dans l’art, en tant que spectateur, c’est se rendre vulnérable, se sentir désarmé en regardant un film ou en contemplant un tableau et si possible être touché en plein cœur. Et se reconnaitre dans ce qu’un artiste montre, dit, représente. Alors, à ce moment-là, vous ne vous sentez plus seuls.
Duke Johnson: A ce sujet, je voudrais ajouter quelque chose qui me tient par cœur. Je ne sais pas si créer une œuvre d’art et développer des obsessions sont synonymes d’élévation ou une manière de conjurer une dépression, émotionnellement. Créer une œuvre d’art est quelque chose d’incroyablement difficile voire douloureux. Ce serait plus facile, selon moi, de prendre un boulot avec des horaires de fonctionnaire, d’avoir une routine. Mais beaucoup moins passionnant, c’est sûr.
Charlie Kaufman: Moi aussi, je pense que j’aurais eu une vie plus heureuse si j’avais choisi un job avec des horaires de fonctionnaire. Même si ça doit être insupportable de gérer de la paperasse administrative. Quand tu fais un métier comme ça, tu te lèves tous les matins avec une mission clairement définie à accomplir dans la journée.
Charlie, Synecdoche, New York, votre premier long métrage en tant que réalisateur, était d’une tristesse infinie…
Charlie Kaufman: Je dois absolument clarifier quelque chose au sujet de Synecdoche, New York. Ce n’est pas forcément un mauvais signe que les gens pensent comme vous, mais j’ai vraiment fait Synecdoche comme une comédie. Pour moi, c’est un film hilarant, de bout en bout. D’ailleurs, je l’ai écrit comme une succession de blagues. Je ne vais pas vous dire où se trouvent toutes les blagues que j’ai glissées un peu partout dans le film. Mais les tatouages dans le dos… Les jumeaux qui sont en réalité trois… L’incendie dans la maison… Des blagues absurdes, illogiques, sans fin… Moi ça me fait hurler de rire. Mais peut-être que ça n’a fait rire que moi.
Duke Johnson: Tu ne peux pas dire que Synecdoche, New York est juste une comédie. Il a raison de dire que c’est triste. Très triste même.
Charlie Kaufman: Sans doute. Mais il faut vraiment se dire que c’est une comédie. Je profite du fait que vous me posiez cette question pour rectifier ce gros malentendu. Au moment de la sortie, les critiques m’ont reproché beaucoup de choses, en premier lieu que je n’avais aucun sens de l’humour, que j’étais complaisant, que je me faisais plaisir. Mais personne n’a clairement dit que c’était une comédie. Une comédie Kafkaïenne, parce que Kafka m’a toujours fait rire. Lire Kafka pendant mon adolescence a été une révélation. Je trouvais ça cool et drôle. J’avais envie de tout lire. Anomalisa est peut-être différent, plus lisible que Synecdoche, plus ouvertement drôle. Je ne m’en rends pas bien compte.
Vous saviez quoi de l’autre avant de travailler ensemble?
Duke Johnson: J’étais un grand fan.
Charlie Kaufman: Je connaissais son travail avant de connaître son nom. J’avais vu l’épisode Abed’s Uncontrollable Christmas de la série Community. Puis des séries de la chaine Adult Swim. On ne se connaissait pas bien avant de commencer à travailler. Ça aurait pu être terrible si ça n’avait pas matché.
Duke, comment êtes-vous devenu pro de la stop motion?
Duke Johnson: J’ai commencé l’American Film Institute afin d’apprendre à réaliser des films en live (il rit). J’ai eu une opportunité par l’intermédiaire de la productrice Rosa Tran de travailler sur une série en stop-motion. Je suis tombé dedans parce que c’était la première opportunité que j’ai eu. J’en suis tombé amoureux parce que c’est vraiment cool d’avoir ce contrôle, une liberté qui autorise tout à une petite échelle. La stop-motion permet d’être créatif à bien des niveaux.
Comment avez-vous conçu la scène de sexe en stop-motion?
Duke Johnson: Elle a réclamé six mois de tournage. C’est incontestablement ce qui a été le plus dur à tourner. Et nous tenions, Charlie et moi, à conférer une authenticité à ce qui par essence est inanimé, en respectant l’identité de deux personnages, en incitant le spectateur à se poser des questions: qui sont ces deux personnages? D’où viennent-ils? Fallait s’en tenir à ce minimalisme. La scène de sexe se déroule en temps réel, on suit Michael et Lisa du moment où ils entrent dans la chambre. Ensuite, on enregistre la montée du désir. On voulait que ce sentiment paraisse extrêmement naturel, le plus réaliste possible.
Charlie Kaufman: On voulait s’amuser… Montrer entre autres choses que la stop-motion peut être utilisée pour tout et ne s’adresse pas uniquement aux enfants. Il était clair dès le départ que nous faisons un «film d’animation pour adultes».
Duke Johnson: Tu te souviens? C’était une blague avant le tournage. Nous voulions prendre des marionnettes pour enfants et les utiliser pour faire des choses adultes. La combinaison était hilarante, dès le départ. Nous avions conscience de cette dimension humoristique mais nous voulions trouver quelque chose de plus authentique, quelque chose d’inédit aussi.
Charlie Kaufman: Tout était déjà dans la pièce de théâtre il y a dix ans. Nous savions tout ce que nous allions montrer avant même de concevoir l’adaptation en stop-motion. Le fait que ça parte d’une pièce suggère que ça peut être décliné dans bien des formes. La stop-motion marchait super bien. Mais nous avons pensé le tournage comme si nous faisons un film en live et considérions les marionnettes comme des acteurs en chair et en os. Duke a raison de souligner que nous n’avions pas la volonté de choquer. Nous trouvions donc normal qu’une fois dans sa chambre d’hôtel, le personnage principal prenne une douche, qu’on le voit nu, que l’on voit ses fesses et son pénis. Ne pas montrer ça n’aurait pas créé cette sensation troublante de vérité et le spectateur se serait contenté d’applaudir un simple exploit technique. Ça aurait été frustrant.
Duke Johnson: Prenez Les Simpson: le film (David Silverman, 2007). Au cinéma, ils ont pu contourner la bienséance du petit écran, montrer Bart Simpson faire du skate et donner à voir son sexe lorsqu’il passe derrière des buissons. Quand j’ai vu ça au cinéma, les spectateurs dans la salle étaient hilares. Nous, en montrant un sexe d’homme, nous ne cherchons pas la même réaction du spectateur. Bizarrement, on pensait que la censure serait plus dure à notre égard. Anomalisa a écopé d’un Rated R [NDR. for strong sexual content, graphic nudity and language]. Comme quoi, on peut vraiment tout montrer grâce à la stop-motion.
Charlie Kaufman: (à Duke) Et si on recommençait?
