D’abord actrice, Rebecca Miller a fini par rejoindre le camp des metteuses en scène: quand on est la fille d’Arthur Miller, aucun doute que l’influence pèse. En 1995, Angela, son premier long d’une étrangeté absolue, a fait un triomphe à Sundance avant de disparaître des mémoires. Comme d’hab, l’injustice est totale.
L’exercice, surtout en guise de mise en bouche, n’est pas du genre aisé: Miller choisit le sujet de l’enfance révoltée et écorchée. Celle qui fuit le réel par tous les moyens. Angela et sa petite sœur sont trimballées par leurs parents, d’anciens musiciens qui ont toujours la bougeotte. Mais peut-être que cette maison-là, pas plus belle qu’une autre, sera la bonne. La pauvreté est omniprésente, les papiers peints sont rabougris, les chambres blafardes, mais Miller a la bonne idée de ne pas s’en formaliser. Le souci, ici, c’est bien l’état de santé mentale de la mère, une Marilyn Monroe fanée incarnée par Anna Thompson, muse vaporeuse du cinéma indé des années 90. Un mimétisme physique tout sauf innocent lorsque l’on sait que papa Miller fut justement le compagnon de la star hollywoodienne durant un moment: Angela serait-il alors un remodelage autobiographique? On ne l’espère sincèrement pas…
Ne comprenant pas ce qui agite ses deux parents ou les sautes d’humeurs permanentes d’une mère qui ne sait même plus si elle aime ses enfants, Angela retransforme le quotidien sous le prime d’une horreur chrétienne: Lucifer est parmi nous et il faut délivrer le mal d’une mère envoûtée, apprendre à repérer les bons et les mauvais anges. Sans tomber dans la bondieuserie au bon teint maléfique (on n’est pas dans Emprise de Bill Paxton ou Saint Maud de Rose Glass), Angela nous plonge dans une atmosphère paradoxalement à la fois douce-amère et infusée de southern gothic. Bien que tourné dans l’état de New-York, les visions d’un Malin farineux, de maisons délabrées, de luna park perdu dans la brume ou de prêcheur aux yeux d’aigle (tiens donc, Vincent Gallo!) évoquent sans cesse cette esthétique de la pestilence et du mauvais sort.
Persuadées dure comme fer d’être prisonnières quelque part entre le paradis et l’enfer, les gamines vont chevaucher un cheval blanc, martyriser un petit garçon ou encore croiser la route d’un pédophile: la liberté de ton, les images somptueuses et rêches à la fois et le rapport presque banal avec le bizarre rapprochent plus d’une fois Angela d’un certain cinéma européen (celui de l’Est, à tout hasard) que du cinoche américain des années 90. Sans atteindre les cimes d’un Léolo (là encore, l’enfance abordée comme une zone atroce et sublime), il prépare surtout le lit d’autres films peu aimables comme Ratcatcher de Lynne Ramsay ou Tideland de Terry Gilliam. Mais ce Angela là, avec sa fin silencieuse qui laisse la gorge sèche, les dépasse largement d’une tête. J.M.
1h39min / Comédie dramatiqueDe Rebecca Miller Scn Rebecca Miller Avec Frances Conroy, Miranda Rhyne, Vincent Gallo |

1h39min / Comédie dramatique