Dans Sangre, son premier long-métrage réalisé à 26 ans, Amat Escalante effeuillait le vide existentiel d’un couple. Dans Los Bastardos, son second, le réalisateur mexicain retrace le parcours de deux travailleurs mexicains clandestins qui deviennent meurtriers par nécessité. Dans Heli, prochainement dans les salles, il menace les lieux familiers et plonge une poignée de personnages dans un environnement délétère. Involontairement ou non, son cinéma poursuit une malédiction sociale, affirmant la capacité d’Escalante à bien s’entourer. Par exemple, pour Los Bastardos, le scénario a été co-écrit avec son frère, toqué de films d’horreur ; Carlos Reygadas, réalisateur de Lumière Silencieuse, assure la co-production ; et Ayhan Ergürsel, fidèle à Nuri Bilge Ceylan (Uzak), s’est chargé du montage.

Comment est né Los Bastardos ?
Amat Escalante : Mon père est mexicain, ma mère vit aux Etats-Unis. Donc j’ai vécu dans deux univers différents. De ce que j’ai pu observer en grandissant de part et d’autre de la frontière, la crise de l’immigration actuelle, en particulier dans les états frontaliers du Mexique et des Etats-Unis, s’est véritablement intensifiée. Pour des raisons élémentaires, ces deux pays ont pourtant besoin l’un de l’autre. Tout ce qui est physique appartient au Mexique et cela rend service aux Etats-Unis qui exploitent par l’argent. Le film est une métaphore violente de ces relations.

Pourquoi choisissez-vous des acteurs non-professionnels pour vos films ?
Amat Escalante : Cela me passionne et j’aime regarder des films dans lesquels on ne remarque pas le jeu des acteurs. Par exemple, je suis très client du cinéma de Bruno Dumont pour ces qualités-là. Que ce soit dans Sangre ou Los Bastardos, j’apprécie que les acteurs apportent leur part de vécu au récit. Dans Sangre, l’acteur principal était mon voisin de palier et je l’avais choisi uniquement pour son visage. Dans Los Bastardos, les deux acteurs ne trichent pas avec leurs sentiments. Lors du tournage, on a dû modifier certains dialogues parce qu’ils n’étaient pas capables de les réciter. A certains moments, ils ont eu recours à l’improvisation, et cette démarche m’a enthousiasmé.

Le premier plan, très impressionnant, annonce que Los Bastardos va être construit comme un western…
Amat Escalante : Totalement. Je le veux comme un western moderne où les deux personnages principaux sont des renégats, dans l’illégalité, errant dans une région typiquement réservée aux westerns. La différence, c’est qu’ils n’ont pas de chevaux. J’ai conçu le premier plan dont vous parlez en pensant à Et pour quelques dollars de plus, de Sergio Leone. Par-dessus, on a intégré de la musique minimaliste et expérimentale pour annoncer le choc à venir. Le film fonctionne à son image : comme une bombe sur le point d’exploser. Dans Los Bastardos, on entend de la musique uniquement pour les crédits. J’avais également pensé en ajouter au moment où les deux tueurs entrent dans la maison par la fenêtre. A l’écran, on ne voit que des mains qui sortent de l’ombre. Pour le générique, on a utilisé une typographie tranchante et rouge que l’on retrouvait déjà dans Sangre. La première inspiration, c’est Orange Mécanique. Ensuite, on l’a retrouvée dans plein d’autres films extrêmes comme Irréversible, de Gaspar Noé. Je n’ai pas vu beaucoup de films de Jean-Luc Godard mais je crois savoir que c’est l’un des premiers à avoir utilisé cette typographie.

Quelles étaient vos influences sur Los Bastardos ?
Amat Escalante : Orange Mécanique a clairement été l’influence la plus directe pour Los Bastardos. On me parle souvent de Funny Games en raison de la seconde partie et son suspens psychologique. Je l’ai vu en salles lorsqu’il est sorti en 1997 et je me souviens avoir été très impressionné par le résultat. On ne peut pas échapper aux références. C’est une fois que le tournage est fini, que vous voyez le film et que vous l’observez que vous vous rendez compte qu’il y a eu des emprunts inconscients. Pour Los Bastardos, ma hantise, c’était le contresens. J’étais inquiet que l’on compare trop Funny Games et Los Bastardos. Le discours n’est pourtant pas le même. Je me situe plus ouvertement vers le cinéma d’horreur, le gore et la manière dont on laisse diluer un suspens. J’ai écrit le scénario avec mon frère, et pendant l’écriture, on a surtout regardé des films de Mario Bava. A dire vrai, Rabid Dogs a été notre œuvre de chevet.

Est-ce que vous avez essayé d’entrer en contact avec Tom Savini pour les effets spéciaux ?
Amat Escalante : Effectivement, j’ai été tenté de le contacter. En vain. Sa réponse a été assez étrange. Pour réaliser l’effet spécial du film que je voulais très marquant, j’ai été mis en relation avec Almost Human, le célèbre studio aux Etats-Unis, ainsi que Mac Guff, qui s’est chargé des effets spéciaux sur Irréversible. On a pensé à eux à cause de la scène où le mec se fait exploser le visage dans la boîte gay. Je désirais le même impact.

Quelle est votre relation au cinéma de genre ?
Amat Escalante : J’ai découvert le cinéma d’horreur sur le tard, essentiellement lors de l’écriture du scénario. C’est surtout mon frère qui est féru du genre et qui m’a fait découvrir des films de Dario Argento et de Mario Bava, ainsi que des westerns spaghettis et quelques premiers David Cronenberg comme Scanners. Cela m’a beaucoup marqué pour la scène où la tête de Michael Ironside explose. J’ai également vu des classiques comme Massacre à la tronçonneuse et surtout le remake de La Colline a des yeux parce qu’il y avait encore une explosion de tête. Mais en faisant des arrêts sur image, on s’est rendu compte que ce n’était pas aussi réaliste.

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