Albert Dupontel – « 9 mois ferme » : « J’ai cru que j’allais jeter l’éponge »

Albert Dupontel revient devant et derrière la caméra avec « 9 mois ferme », comédie noire et sociale qui ne connaît pas la tiédeur, bousculant au passage l’image de Sandrine Kiberlain. En salles ce mercredi.

En 1996, Albert Dupontel réalise Bernie, parcours d’un orphelin illuminé, en quête de lui-même, cueilli par l’amour fou. Un choc en son temps. Trois ans plus tard, le « réalisacteur » creuse la même veine comique et impolie avec Le Créateur. Le film qu’il préfère mais aussi un bide dont il conserve encore aujourd’hui un vrai trauma. S’il met alors la réalisation en stand-by, Dupontel continue de bluffer en tant que comédien, notamment en prisonnier du temps, de l’amour et de violence dans Irréversible de Gaspar Noé. Un autre choc.

Conscient de ce que signifie être marginalisé dans la production ciné française, Dupontel défend autant les artistes radicaux que les jeunes auteurs tout en n’hésitant pas à s’aventurer avec la même conviction chez des cinéastes plus populaires. Et en tant que réalisateur, témoigne une fidélité et un amour inébranlables envers ses comédiens (Claude Perron, Hélène Vincent, Philippe Uchan, Nicolas Marié…).

Après avoir joué un clochard dans Enfermés dehors et un vilain dans le film du même nom aux côtés de Catherine Frot, Dupontel signe avec 9 mois ferme un drame rigolo (dixit son auteur) aussi court qu’efficace où Sandrine Kiberlain s’encanaille et s’amuse comme une folle, où le Palais de Justice ressemble à un asile, où l’ombre de Raymond Depardon plane ostensiblement, sans esprit de sérieux mais avec un esprit libre et indépendant. Une fable donc, dont l’énergie, l’enthousiasme et l’humour s’avèrent contagieux.

9 mois ferme donne une impression d’apaisement dans votre filmographie : le discours est réaliste, presque sérieux, le traitement délirant.
Albert Dupontel : Je passe toujours par le Grand Guignol. C’est à la fois une politesse et une fuite. On prend deux personnages diamétralement opposés, on tord leurs trajectoires pour les faire se rencontrer. Ce qu’ils ont à dire est vrai. Je pourrais enlever tout l’aspect grand-guignolesque inhérent à mes films, mais je pense comme Charlie Chaplin qui a l’élégance de raconter des histoires tristes de façon drôle. Sachant mon aptitude à composer avec cet univers-là, ce serait inélégant de dire au spectateur :voyez comme la vie est triste et déprimante. Les films de Chaplin ont beau être en noir et blanc, avec du 16 images par seconde, ils survivent à l’épreuve du temps. Regardez l’introduction des Temps Modernes : un troupeau de mouton, puis juste après, via un fondu enchaîné, des hommes allant tous dans la même direction, sortant du métro pour aller à l’usine. On est en 1935 et Chaplin dit clairement ce que l’on va devenir. Et il a raison. Là où il est élégant, c’est qu’il va nous distraire avec ça. Je pourrais me contenter de faire un vaudeville mais le vaudeville, bizarrement, ne m’a jamais fait rire. Dans La vie de Brian des Monty Python, on voit très bien qu’ils sont en train de passer la Bible à la moulinette. Quand j’ai vu ça môme, j’ai senti intuitivement que derrière l’humour il parlait de quelque chose de sérieux, de sacré, d’une façon totalement délirante. Je ne veux pas me contenter de provoquer l’émotion, je veux distraire. Quelque part c’est un soulagement lorsque vous arrivez à faire rire des choses sérieuses.

Aujourd’hui, un film comme Bernie, plus trash et plus offensif, pourrait se faire?
A.D. :
Oui mais avec aucun moyen, seulement un caméscope. Pendant les avant-premières, je vois bien que les mômes sont très attachés à l’humour trash de Bernie. A tel point que, pour eux, ce que je fais après ne sera jamais aussi bien. L’humour est quelque chose de tellement subjectif. Déjà, quand on me dit d’aller voir tel film ou tel spectacle parce que je vais bien rire, rien que ça, ça ne m’amuse pas. Je pense aux films de Takeshi Kitano qui sont super sombres et mélancoliques et pourtant je prends plaisir à les regarder. De la même façon que certains films des frères Coen qui ne sont pas présentés comme des comédies. Après je suis embêté parce que je n’arrive pas à me glisser dans un genre. Si l’histoire me touche, je la raconte de la manière la plus élégante et distrayante possible. Après, si c’est drôle ou pas, c’est à vous de voir. C’est comme lorsque je lis certains papiers avant même que 9 mois ferme soit sorti. Certains journalistes nous prêtent des intentions de comédies salaces, j’ai envie de répondre que la salacité est dans le regard de celui qui écrit. C’est désolant de la part de prétendues officines de goût, comme Le Figaro. Balzac disait que l’on voit chez les autres ce que l’on redoute chez soi.

Le tournage a été plus simple ou plus compliqué que sur vos précédents films?
A.D. : 9 mois ferme
est sans aucun doute le film le plus facile que j’ai eu à tourner. Le tournage a duré sept semaines. On a eu entre 4,5 et 5 millions d’euros pour la fabrication. Un budget loin des critères de la comédie populaire, ou du moins de gros films qui essayent de séduire un public large. On peut même presque y voir un best-of de ce que j’aime bien expérimenter et faire au cinéma ; du coup, ça n’est pas un film compliqué en termes visuels. La vraie différence avec mes précédents films vient du fait que les gens devraient plus facilement entrer dans le film. Tout simplement parce que je trouve le personnage central plus identifiable. C’est une juge et on la connaît ; ce n’est pas un clochard comme dans Enfermés dehors, ce n’est pas un type qui veut tuer sa mère comme dans Le Vilain ou même un Bernie… Juste une femme un peu rigide, idéaliste, carriériste. Bref, les gens s’identifieront plus facilement à elle, je pense… L’univers est plus réaliste, aussi.

Comment s’est défini le choix de Sandrine Kiberlain?
A.D. :
Au départ, je voulais tourner le film en anglais. Et je voulais Emma Thompson. Finalement, rien… Tout s’est arrêté du jour au lendemain. A un moment donné, j’ai cru que j’allais jeter l’éponge ; puis, Sandrine qui avait aimé le scénario a accepté de faire les essais et elle apportait quelque chose de différent. Elle m’a convaincu et elle a eu raison. Vous savez, je crois plus au rôle qu’à l’acteur, en général. A part deux trois exceptions, personne n’est bankable en France. Pour 9 mois ferme, je voulais un personnage dans le déni ; ce que j’avais retenu du documentaire de Raymond Depardon : jusqu’où peut aller un déni? Un déni de justice, un déni d’elle-même, un déni de grossesse. C’est un pitch parfait pour faire un film : elle est enceinte mais ne sait pas de qui. On découvre qu’elle est juge et qui, lui, serait un monstre…

Vous aimez confronter deux personnages qui n’auraient jamais dû se rencontrer.
A.D. :
De toute façon, je pense que nous sommes tous dans une posture sociale. Ça commence à l’école où, en classe, vous avez 30 enfants totalement différents les uns des autres qui sont autant de réservoirs d’idées et d’imagination. A l’arrivée, on leur fait un enseignement unique. C’est la même chose avec la religion. La façon dont les individus font tout pour ne pas se rencontrer est impressionnante. Ça n’intéresse pas les gens qui dominent. Les religieux, les commerçants, les politiques… S’ils se rencontrent, ils deviennent juges, critiques et c’est une catastrophe. Savoir qui conditionne en revanche, c’est l’affaire des puissants. La bagarre du monde aujourd’hui, c’est ça : qui dirige? Les gens n’imaginent pas à quel point ils font la société. La sensation de pouvoir est donnée par des gens qui s’expriment essentiellement à la télévision. Regardez l’importance que les médias donnent au pouvoir. Tout simplement parce que les médias sont fascinés par le pouvoir. Il y a deux bagarres en sommeil : médias et pouvoir. Généralement, à la sortie d’un film, on a droit à telle ou telle émission. Ça veut dire que l’on va prendre du pouvoir. Les gens qui regardent ça ne se sentent pas concernés du tout… Quand on dit que le CAC 40 monte ou baisse, combien de gens dans la rue sont concernés par ça? Personne. Indirectement, ils vont l’être, c’est sûr, pas forcément en termes d’emploi. Car on va récompenser les capitaines d’industrie qui, pour faire du chiffre d’affaires, n’auront aucun problème à aller bousiller la planète. Ils ont été formatés pour ça. Les meilleurs de l’école, justement.

Vous êtes toujours aussi affligé par la politique aujourd’hui?
A.D. :
Je ne vote même pas. Mais si je devais voter et si c’était validé, oui, je voterais blanc. Ça nous aurait épargné Chirac-Le Pen en 2002. Or, on n’a pas le choix. C’est comme si chaque semaine sortait un film de droite ou un film de gauche. Moi, je n’en veux pas de votre film ! En tant que consommateur, on peut ne pas y aller, ce qui serait sain. En tant que citoyen, c’est plus compliqué. Quand je dis que je ne vote pas, on me responsabilise. On dit que je suis un anarchiste dangereux. Je ne suis pas un anarchiste, je ne me retrouve pas dans la rhétorique de ces gens. Quand on les voit à la télé, ils sont en train de se foutre sur la gueule tout le temps ; c’est pénible. Un mec qui fait la poule à l’assemblée nationale pendant qu’une femme parle, ça devient une attaque sexiste. Alors que le mec, c’est juste un bourrin à moitié-bourré. C’est juste con. Faut être au bon endroit, faut dire les bonnes choses, tout ça devient compliqué. Même lorsque des hommes politiques compétents disent une phrase de travers, on leur tombe dessus. On les juge sur ce qu’ils paraissent, pas sur ce qu’ils font. Vous ne voyez à la télévision que ceux qui paraissent bien. C’est pareil dans notre métier, d’ailleurs. Faut ajouter ça au simple fait de faire de la promotion pour défendre un film… C’est le moment le plus désagréable d’ailleurs parce qu’on entend des trucs à gauche et à droite, des critiques etc. Or, le seul juge, c’est le temps. Il y a des films que je découvre tardivement, sortis de la publicité de l’époque et que je juge mieux. Il faut juste un petit encouragement au moment de la sortie pour avoir envie d’en faire d’autres. Le film que je préfère dans toute ma filmographie, c’est Le Créateur, un four monstrueux. Après ça, j’ai mis cinq ans avant de retrouver de l’argent.

Vous vous en êtes remis?
A.D. :
Oui. La conclusion que l’on peut se dire dans ce genre de situations, c’est : ils sont trop cons, ce sera ton destin de cinéaste. Même lorsqu’un film comme Enfermés Dehors ne fait pas un score énorme. Il y en a qui ne font pas grand-chose et qui sont acclamés parce que ça communique mieux… En fait, tout ça est très irrationnel. On a la main ou on ne l’a pas. Regardez un homme très rationnel comme Napoléon : entre un général doué et un général qui avait de la chance, il préférait celui qui avait de la chance. Il était rationnel, ce mec, pour accorder autant d’importance à tout ce qui est irrationnel. Je fais tout ce que je peux mais le jour de la sortie, je suis un peu résigné.

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